HISTOIRE FAMILIALE

MES SOUVENIRS DE BONLEZ

Si le chiffre trois fait partie des archétypes de la pensée humaine, il est normal qu’un dyptique se transforme en trilogie. Après avoir évoqué le lointain Corroy de mon enfance et le Pont d’Oye où je vivais dans une sorte de rêve éveillé, j’aimerais évoquer un dernier château, sans doute le plus fastueux de tous. Il entra plus tardivement dans la famille quand ma tante, Magdeleine de Trazegnies, épousa en 1959 un homme divorcé, Horace Havenith. Ma tante s’était dévouée, corps et âme, à ses parents qui moururent tous deux en 1957. Vivant à Corroy, elle avait adopté ses neveux comme les enfants qu’elle ne put jamais avoir, puisqu’elle était née en 1913 et que la médecine de l’époque ne forçait pas encore la nature. C’était la plus adorable des «petites tantes», intelligente, ironique, avec un humour à froid très british, une conscience aiguë de sa dignité autant que de ses devoirs, et une ouverture d’esprit qui ne fit que s’accentuer avec l’âge. Issue d’un milieu particulièrement conventionnel, elle partageait avec mon père un esprit assez moderne, mais à la différence de son frère cadet, dont la fantaisie paraissait souvent difficile à suivre, elle jouissait d’un bon sens inaltérable. La «tante Magdelon» fut pour moi une seconde mère (qui lira mes récits s’émerveillera qu’un seul petit garçon pût avoir tant de géniteurs…). En dépit d’une haute idée de ses origines, elle détestait les préjugés, avait le racisme en horreur et s’intéressait – de façon un peu détachée, je l’avoue – aux idées «avancées». N’eut-elle pas pour mentor, durant de longues années, l’oncle Antonio de Romrée, gentilhomme plus espagnol que toute l’Ibérie, mais brillant intellectuel très hostile au franquisme? Il l’initia aux grands auteurs de la littérature – ce qui tranchait heureusement sur le genre Quartier Léopold de ses parents – et lui apprit aussi à aimer la musique classique.

Selon ma mère, la chère tante, toujours parfaitement maîtrisée, d’une éducation exquise et d’une courtoisie aussi élégante que celle de mon grand-père, cachait un tempérament ardent. Quoique célibataire, elle était tout le contraire d’une vieille fille. Aussi n’est-il pas étonnant que, deux ans après la mort de ses parents, elle ait renoué avec un ami de jeunesse, Horace Havenith, qu’elle finit par épouser à la grande surprise de ses proches. Elle n’aurait jamais osé de leur vivant aller contre le gré de son père et de sa mère. En l’occurrence, elle se retrouvait seule, libre et consciente qu’à son âge, un mariage traditionnel n’avait plus aucun sens. Ceci dit, cette alliance la faisait passer d’un vaste château historique à un autre.

Le plus ancien ancêtre Havenith que j’aie pu trouver est Hubert Havenith (1631-1713), né et mort à Raeren. Par la suite, la famille se transplanta à Anvers où elle devint fort importante dans ce qu’on appelait le «commerce», c’est-à-dire la haute bourgeoisie d’affaires. Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles commença une émigration notable de lignées allemandes dans la Métropole. Après les Kreglinger, les Nottebohm, les Lemmen et les Grisar, vinrent les Osterrieth, les Havenith, les Mayer van den Bergh, les von der Becke, puis les Fuhrmann, les Bracht, les von Bary, les Bunge, les Malinckrodt, les Elsen, les Gerling, les Nieberling, les Friling, les Werner et tant d’autres qui firent de la belle endormie une des plus grandes cités commerciales d’Europe. A ces Teutons de pure souche s’ajoutèrent maintes familles juives allemandes dont personne ne peut nier l’apport extraordinaire qu’elles firent à l’économie belge.

Les grands-parents d’Horace étaient morts très jeunes, laissant à leurs fils une fortune considérable. Ceux-ci menèrent un tel train de vie qu’ils furent acculés à la ruine. En témoigne l’extrait suivant:

Un autre cas intéressant à relever, en ce domaine, est celui d’E. (Emmanuel) Havenith. son offre de candidature (il remplissait les conditions d’âge, de milice, de diplôme) avait fait l’objet d’un rapport du gouverneur d’Anvers (il était originaire de Mortsel) qui estimait ne pas devoir le recommander pour le poste d’attaché. Au plan social, sa famille «occupait une place assez élevée dans le commerce anversois, mais depuis la mort du père (banquier), ses fils n’ont plus su maintenir leur position. Les trois aînés ont entièrement gaspillé au jeu tout son avoir». Ce rapport, qui avait conduit le ministre à refuser la candidature en question, fut heureusement corrigé ensuite par une lettre, adressée au ministre, par M. Fris, membre de la Chambre des représentants. Celui-ci, faisant remarquer que la fortune de M. Havenith était intacte et que sa réputation n’avait en rien été amoindrie, avait attiré l’attention sur les risques de confusion possibles entre les membres d’une même famille. Le gouverneur d’Anvers reconnut avoir effectivement confondu E. Havenith avec deux de ses frères. On remarquera que cette situation de fortune entraîne certaines conséquences quant aux fonctions mêmes de l’agent diplomatique. Combien de fois, en effet, ne voit-on pas un agent demander un congé pour «s’occuper de ses affaires» ou «d’intérêts de famille». La condition financière du candidat, à laquelle était liée sa position sociale, pesait dans l’appréciation portée à son sujet. La faiblesse ou l’absence des rémunérations accordées aux agents diplomatiques, surtout à ceux qui se trouvent au bas de l’échelle (attachés, secrétaires et conseillers) réservait donc la carrière aux seules personnes fortunées. Il en fut ainsi jusqu’en 1914.

L’histoire m’en avait été racontée par Horace lui-même, fils unique d’Emmanuel. En réalité, son père avait bien dilapidé la fortune familiale comme ses frères, mais grâce à la réussite de son examen diplomatique et à l’intervention de M. Fris, il avait pu entrer dans la carrière. A l’occasion d’un de ses premiers postes, à Washington, il fit la connaissance d’Helen Seagrave Ffoulke, fille d’un magnat des chemins de fer, Charles Mather Foulke. C’est par son mariage avec cette très riche héritière qu’il effaça complètement les folies de sa jeunesse. Le grand-père de l’oncle Horace possédait de fort belles collections d’œuvres d’art, dont une grande partie des célèbres tapisseries Barberini qu’il plaça dans sa galerie privée de Washington. Le cardinal Francesco Barberini (1597-1679), neveu du Pape Urbain VIII, avait en effet porté au zénith cette collection extraordinaire tissée à Bruxelles sur base de cartons de Rubens et de Poussin. Sur un total de 900 tapisseries, 135 d’entre elles avaient été acquises en 1889 par Charles Ffoulke. Deux de celles-ci ornèrent plus tard un des salons de Bonlez. En 1908, le mécène créa la Federation of Fine Arts qui devint ensuite l’American Federation of Arts. Avec Sarah Cushings, son épouse, il avait fait de sa résidence de Massachusetts Avenue un des lieux les plus huppés de la jet set américaine. Parmi ses enfants, seuls survécurent sa fille Gladys et sa fille, Helen, épouse d’Emmanuel Havenith. J’ai parlé précédemment de la vie mondaine éblouissante menée par la jeune Helen avant sa rencontre avec le diplomate belge.

Emmanuel Havenith fut longtemps Ministre de Belgique à Téhéran. Mon oncle se rappelle très bien la haute stature du colonel chargé de l’escorte du ministre. Il réalisa par la suite que celui-ci n’était autre que le futur Reza Shah Pahlavi (1878-1944), empereur lui-même et père du dernier shah d’Iran. Plus tard, s’étant retiré du corps diplomatique, Emmanuel Havenith voulut trouver un endroit digne des collections que sa femme et lui accumulaient depuis des années. Il songea sérieusement à acquérir le château de Chenonceaux puis celui de Chaumont-sur-Loire. En fin de compte, devant l’incertitude de la politique française à la fin des années Vingt, il préféra acheter le château de Bonlez, ancienne résidence des ducs de Looz-Corswarem.

Le château fut construit par une famille de diplomates et de grands commis de l’(Etat: les Verreycken. Louis-François Verreycken, baron de Bonlez (1643) et de Gesves (1649) avait épousé Anne-Marie de Busleyden, héritière d’une de nos lignées humanistes les plus notables. Il fit édifier une sorte de temple consacré à son élévation. Par la suite, les dépendances et certains décors intérieurs furent aménagés au XVIIIe siècle. Après la Révolution française, les terres et le château furent achetés par le baron van Lockhorst de Toll et Veenhuyzen dont la fille héritière épousa en 1829 le duc de Looz-Corswarem. Je ne vais pas raconter ici tous les malheurs de cette famille dont Louis Veuillot écrivait: Le duc est un très grand seigneur très ruiné. (…) On l’appelle Altesse Sérénissime en Allemagne, comme ancien prince souverain et descendant du saint-empire. Il s’en fiche, et même trop. Il s’en fichait tellement que la famille y vécut une longue décadence qui se termina pendant la Première guerre mondiale quand ses descendants durent vendre le château à Franz Seghers. En quelques années, l’incurie des Looz-Corswarem l’avait transformé en début de ruine. Tous les ingrédients étaient présents pour tenter un mécène qui voulait marquer de son estampille une belle au bois dormant offerte à son «prince charming». La restauration du château coûta des fortunes. Raymond Pelgrims de Bigard, le père de ce genre de réhabilitation, y mit tout son génie. En fin de compte, Bonlez était devenu pour l’époque ce que Champ de Bataille en France ou Fanson dans la région de Liège sont aujourd’hui: le fantasme du château idéal, riche de meubles, de tableaux et de collections magnifiques. C’est ainsi que je l’ai découvert à l’aube de mes seize ans.

L’oncle Horace était depuis peu divorcé de la baronne Claire de Rosen de Borgharen, dont il avait eu quatre enfants. Cette dernière s’était récemment remariée au vicomte de Lantsheere. En sa qualité de fils unique, il se retrouvait seul dans un énorme château sis au fond d’un vaste parc. Quant à ma tante, qui avait connu un très court intérim à Bruxelles après la reprise de Corroy par mon père, elle redevenait maîtresse d’une propriété somptueuse où se posaient les mêmes problèmes de gestion que dans le château paternel. On nous expliqua bien sûr que le mariage précédent avait été annulé par Sa Sainteté le Pape. Ceci dit, ma tante n’eut pas de scrupules à embellir la vie d’un homme seul et malheureux. Pendant trente et un an, j’ai pu mesurer l’amour qui les liait l’un à l’autre, même si l’oncle se permit quelques entailles dans le contrat de mariage. L’oncle Horace était un caractère complexe, fortement marqué par l’éducation «quaker» que lui avait imposée sa mère. Souvent jovial, parfois trivial, il aimait la provocation, détestait les Américains (Docteur Freud, I beg your attention) et adorait se proclamer athée militant, même s’il partageait ses lectures entre romans coquins et philosophie religieuse (somme toute, les deux pôles principaux d’une vie d’homme). Avec le temps (et mille autres éléments que je ne relate pas ici), je n’ai toujours pas décidé si j’en garde un bon ou un mauvais souvenir. Il reste qu’il pouvait se montrer incroyablement généreux et que de nombreux éléments ou meubles de Corroy proviennent des greniers de Bonlez.

Etant fort choyé par ma tante, j’ai eu le privilège de passer de nombreux séjours dans cet endroit élégiaque ou d’y préparer mes examens. Voilà pourquoi Bonlez a une place privilégiée dans mon imaginaire. Au début des années soixante, avec l’invention du «Marché commun», la vie des Européens de l’ouest s’améliora de manière soudaine. Il se fit une vraie mutation de la société. Aussi l’équipement d’une grande maison changea-t-il par rapport à la société vaguement féodale que j’avais connue à Corroy puis même au Pont d’Oye. Il n’existait plus sur place qu’un ménage de domestiques et quelques jardiniers occasionnels. Mais la mécanisation avançait à belle allure, et les tondeuses arrivaient, triomphales, dans l’univers des châteaux. Aussi le service était-il plus solennel encore qu’à Corroy.

Tout commençait par le petit déjeuner dans l’immense salle à manger Louis XVI. Celle-ci était ornée de miroirs et de quelques très beaux meubles «georgian». Au-dessus des miroirs, une galerie de médaillons, représentant des putti en stuc bleu et blanc, rappelait un peu le décor de l’hôtel du duc de Guines à Courbevoie. Ce qui m’enchantait était la fontaine de marbre en forme de conque qui se trouvait entre deux fenêtres et à laquelle faisait face une belle statue en terre cuite. Sur la table en acajou trônaient en permanence de majestueuses pièces d’argenterie, certaines d’origine persane. Un chauffage à air pulsé imprégnait la pièce d’une chaleur douce qui était très réconfortante en hiver. Même à cette heure matinale, les croissants, le pain grillé, le thé, le café et les confitures étaient servis comme à un dîner de gala. C’est également dans cette pièce au magnifique lustre en cristal que ma tante organisait pour ses neveux de mémorables goûters de Noël, étincelants de bougies, de houx et de sulfures. Des gâteaux, des glaces et des chocolats luisant dans leurs sucres filés formaient un paysage qu’eut apprécié la comtesse de Ségur. Devant l’oncle ravi et hilare, nous ouvrions les océans de paquets bien emballés, contenant des cadeaux qui semblaient tous venir de chez Harrod’s. Ma tante passait une bonne partie de l’année à parcourir les librairies, les disquaires et les magasins de jouets pour faire de ses nombreux neveux (je compte aussi la progéniture de mes cousins germains Lunden) les enfants les plus gâtés et les plus éblouis de la planète. Mais avant ces instants frénétiques, nous avions droit à beaucoup d’embrassades et de baise-mains dans les deux magnifiques salons d’apparat, ornés de boiseries qu’Emmanuel Havenith avait achetées en France. Ils étaient décorés comme dans n’importe quel château de la Loire, avec un mobilier Louis XIV ou Louis XV, des petits meubles d’appoint en marqueterie, des tapis de la Savonnerie, des statues, des commodes signées ainsi que des tableaux ou des portraits dans le genre de Watteau ou de Mignard, le tout garni de boîtes à priser, de miniatures, de porcelaines et d’objet en argent qui faisaient du décor un succédané du style Rothschild (soyons mesuré; disons Rothschildeke). En réalité, si presque tout datait du XVIIIe siècle, il n’y avait pas d’œuvres d’art fracassantes comme chez le duc de Devonshire ou Sir Alfred Beit. Ces pièces étaient dans la droite ligne des intérieurs raffinés qu’on pouvait trouver autour de Paris, mais n’avaient pas la prétention de rivaliser avec le Getty Museum of Malibu. Derrière le salon vert, dans une des tours carrées du château, une petite pièce ornée de boiseries baroques en chêne ciré était aussi le refuge des deux tapisseries Barberini dont j’ai parlé ci-dessus. Partout des bureaux délicats et des objets en biscuit ou en ivoire prolongeaient l’enchantement que causait à mon âme adolescente cette atmosphère digne de Connaissance des Arts. Trois des quatre tours du château, tant au rez-de-chaussée qu’à l’étage, présentaient les mêmes aménagements subtils.

Les deux grands salons, comme la salle à manger, donnaient sur un espace intermédiaire, formé du vaste hall d’entrée et d’une ravissante antichambre tapissée de toiles peintes dans l’esprit des fêtes galantes. Le hall d’entrée lui-même se distinguait par une grandiose cheminée en marbre, parfaitement rubénienne, par des canapés dorés en provenance de Gênes, par des putti en chêne blond et par quelques beaux tableaux, dont un qu’avait signé le «monogrammiste de Brunswick». Un Saint-Michel plus grand que nature brandissait son épée dans une demi-pénombre (car la pièce était mal éclairée) qui magnifiait encore son mystère. Le sol était pavé d’immenses carrés de marbre noir et blanc.

A gauche du hall, en face de la porte de la salle à manger se déployaient le vestibule et son escalier baroque aux déhanchements distingués. Divers tableaux d’apparat (dont un De Crayer ainsi que le superbe bouquet de fleurs, appartenant à ma tante et qui embellit aujourd’hui le salon vert de Corroy) suivaient l’ascension des marches comme autant de fenêtres ouvertes sur le monde imaginaire des peintres d’autrefois. Devant l’escalier, un énorme cartel Louis XIV dans le style de Boulle offrait ses admirables marqueteries de cuivre et d’ébène tout en égrenant à chaque quart d’heure une cascade de sons cristallins. Près de la porte de la tour où se trouvait le bureau de mon oncle, une grande statue de déesse en pierre apparaissait comme l’envoyée des dieux dans notre vallée de larmes. Sur un des murs du bureau en question était suspendue une vue de la prise de Tournai en 1667 au milieu de laquelle Louis XIV posait pour van der Meulen. Très fier, je faisais remarquer à tout le monde que le gouverneur de la cité vaincue était le deuxième marquis de Trazegnies. C’est dans cette pièce où brûlait un apaisant feu de bois que je lisais longuement le soir quand mon oncle et ma tante s’absentaient pour un dîner.

De l’autre côté du vestibule, une porte donnait sur l’escalier qui menait aux caves. Celles-ci se situaient au ras des fossés et alignaient de superbes voûtes gothiques qui dataient sans doute du précédent château. Si quelqu’un les avait bourrées de bric-à-brac, elles auraient fait un décor idéal pour reconstituer les activités louches des frères Loiseau, propriétaires de Moulinsart avant le capitaine Haddock.

D’ailleurs, un des grands moments de ma jeunesse ne fut-il pas ce déjeuner qu’organisa mon oncle pour mon frère, ma sœur et moi afin de rencontrer dans les fastes de Bonlez rien moins qu’Hergé et sa première épouse Germaine? Pendant un an ou deux, Hergé nous envoya des cartes de vœux dessinées par lui. Il me fit même remarquer sur la dernière image de Tintin au Tibet un petit point minuscule dans les airs, lequel n’est autre que «Foudre Bénie» en lévitation au-dessus du monastère. En outre, j’eus le grand privilège de pouvoir raconter à mes camarades d’université (j’étudiais la philosophie à Namur) la suite des «Bijoux de la Castafiore» qui paraissaient en feuilleton à cette époque.

A l’étage de Bonlez, un vaste vestibule central, orné de papiers peints du temps de la Restauration, exerçait une attraction quasiment miraculeuse sur mes sens en éveil. J’ai logé dans chacune des trois chambres d’amis qui le bordaient, toutes décorées en style Directoire ou dans le plus majestueux style Empire (dans cette dernière chambre, au lit digne de Napoléon Ier, se trouvait assez curieusement une peinture cruelle de José de Ribera (1591-1652)). De l’autre côté du vestibule s’ouvrait par une porte en trompe-l’œil la salle de bain des invités. Je passais un temps infini à me mettre nu devant la bouche de chauffage qui, avec un ronflement feutré, projetait sur moi un air chaud délicieusement caressant. Durant la nuit, une sorte de mystère s’accomplissait (pour utiliser la terminologie de Berlioz dans la Damnation de Faust). C’était la cascade des horloges et des pendules du château. Mon oncle tenait en effet beaucoup à ce que le domestique, Maurice, remontât ponctuellement ces splendides mécaniques du XVIIIe siècle. Mais, vu l’âge de leurs ressorts, l’opéra ne commençait pas à la même seconde. Le concert débutait par la cloche sourde du donjon d’entrée au-dessus des douves. Arrivaient ensuite dans un bruissement ineffable les sonneries d’une bonne vingtaine d’instruments disséminés un peu partout dans le château, y compris sur la cheminée de ma chambre. C’étaient des clochettes cristallines, suivies de frappes un peu plus viriles, qui se succédaient dans le désordre, avec souvent des rumeurs lointaines dont le rire en ruisseaux semblaient jaillir d’outre-tombe, car l’appel de l’heure provenait aussi des salons du rez-de-chaussée que seul des fantômes pouvaient fréquenter au milieu de la nuit. Et comme l’ison des chœurs byzantins, l’accompagnement de ces jeux de fées, c’est-à-dire le déversoir des fossés d’eau vive, consistait en un bruit de chute d’eau qui donnait aux ténèbres la douceur d’un monde parallèle, un peu comme la sirène du train de Chênemont à Corroy lors de ma prime enfance. A demi endormi, je frémissais de bonheur jusqu’aux racines de mon être. Le monde inanimé de l’antique demeure s’était métamorphosé en d’innombrables personnages qui parlaient un langage secret dans le grenier de mes rêves.

Au cours de la journée, j’étais autorisé à étudier mes examens (tout en écoutant du Debussy) dans le bureau que ma tante avait arrangé à côté de sa chambre à coucher. C’était à l’intérieur d’une tour d’angle un endroit tout tendu de toile de Jouy rose où trônaient un divan confortable pour le «bloqueur» et le bureau en marqueterie venu de Corroy. J’en ai parlé en évoquant l’ancienne antichambre de mes grands-parents. Pour y parvenir, on traversait la pièce impressionnante où mes oncle et tante passaient la nuit. Avec une ravissante cheminée Directoire en marbre, elle était entièrement tapissée de papiers peints en grisaille dans le genre de Claude Vernet. De belles commodes Empire longeaient les murs. Quant au lit de style Louis XVI et moyennement beau, j’en ai fait celui d’une de nos chambres d’amis, faute de l’avoir utilisé à mon propre usage comme semblait me le dire d’outre-tombe ma tante en me le léguant. Bien entendu, il se trouvait également sur la cheminée une menue pendule Directoire, flanquée de deux vases et de deux chandeliers.

Avant de redescendre l’escalier, on passait devant la porte d’une autre tour, au-dessus du bureau de mon oncle où tout était Directoire également, sauf un plafond de stucs du XVIIe siècle et des toiles peintes dans le goût ancien – mais plutôt 1900 – avec de grandes brassées de fleurs délicatement nonchalantes. Mon oncle adorait raconter les turpitudes des compatriotes de sa mère qui, en 1945, avaient, pour se chauffer, brûlé les chaises Chippendale de la salle à manger et s’étaient amusés à garnir de pin-ups en papier (très convenables) lesdits bouquets à la dérive. Par dérision, il les avaient laissées et interdisait qu’on y touchât. Et pour assurer l’éternité du crime, il ne faisait jamais loger personne dans cette chambre d’amis.

Quand je me trouvais seul dans le château (exception faite du ménage de domestiques qui logeait au deuxième étage et qui regardait la télévision), j’adorais me promener longuement dans les salons, non pas comme une âme en peine, mais comme Mazarin traversant sa galerie. Il m’arrive très souvent de faire de même dans le Corroy 2015 que j’ai arrangé avec mes faibles ressources.

La cour intérieure était un fait une très vaste esplanade, flanquée de deux tours carrées qui suggéraient le prolongement du château, et d’une aile qu’on voit sur la gravure de Harrewyn (1692), mais qui fut entièrement refaite au XVIIIe siècle dans un esprit plus rococo. Le tout était en briques roses, ces fameuses briques espagnoles que Pelgrims de Bigard rachetait à la pelle dans les démolitions du vieux Bruxelles. La tour de droite se prolongeait de deux ailes avec arcades où l’on rangeait les voitures et les instruments de jardin. Ce périmètre était entièrement entouré d’eau courante, car d’un côté la rivière Train, qui traversait le parc, alimentait les douves par une cascade vigoureuse, et de l’autre, elle s’écoulait dans un déversoir qui réalimentait son cours. Ce flux d’eau vive était bruyant et merveilleusement poétique. Parallèlement, les douves étaient toujours transparentes et en mouvement.

A l’entrée de l’allée qui venait du village jusqu’aux douves, deux jolies constructions (dont je pense que l’une fut détruite) abritaient la conciergerie. Il paraît qu’elles étaient l’œuvre de Laurent-Benoît Dewez (1731-1812), à l’époque où le comte de Sart, baron de Bonlez avait épousé une sœur du prince de Gavre. Un peu en amont de l’arrivée de la rivière jusqu’aux douves se trouvait l’ancien moulin à eau, à la machinerie presque intacte. J’ai toujours trouvé regrettable que mon oncle ne l’eut pas utilisée pour s’assurer une source stable d’électricité, voire de chauffage. Mais à l’époque, le mazout ne valait rien.

Le parc me paraissait immense (45 hectares). En réalité, il était formé d’une vaste prairie dans la perspective du château et d’une hêtraie sur la colline que je comparais volontiers à la forêt de Soignes. Tout au bout de la prairie, une magnifique grille ouvragée – perpétuellement fermée – donnait sur une ruelle peu habitée du village.

Bien entendu, j’ai toujours su que Bonlez passerait aux quatre enfants que mon oncle avait eus de son premier mariage. Mais à seize ans, le temps touche à l’éternité. La conclusion de cette période fut tout autre. En 1979, lassé par le coût de son entretien, mon oncle vendit le château et dispersa l’essentiel de ses collections. Il vécut dix ans dans une maison de ma tante à Corroy, avant de mourir en 1990 d’un arrêt cardiaque alors qu’il déjeunait dans un restaurant avec mon frère. Je sais que ses enfants ont beaucoup souffert de cette décision de vendre un bien aussi exceptionnel. A ma façon, j’en ai été tout aussi malheureux. Trois ans plus tard, mes frère et sœur exigeaient la vente publique de Corroy. Même si elle adorait Bonlez, ma tante était viscéralement attachée au château de ses ancêtres. C’est alors qu’elle refit son testament afin de me permettre d’avoir toute latitude pour le défendre. Cette ultime volonté de Magdeleine de Trazegnies a été couronnée de succès. Aujourd’hui je n’ai plus son héritage, mais j’ai racheté Corroy en 2008, avant de le donner aux Demeures historiques en 2010. Bien qu’elle n’ait pas hérité de son mari, j’ai l’impression qu’un peu de Bonlez s’est réincarné dans notre demeure ancestrale.

Olivier de Trazegnies. 29 décembre 2015
Cousin issu de germain de mon grand-père.
Le chevalier Fritz Mayer van den Bergh (1858-1901), qui avait accumulé plus de 3000 œuvres d’art en sa courte vie (dont la célébrissime Dulle Griet de Breughel), mourut à 44 ans. Sa mère, Henriette (fille du baron) van den Bergh, créa le musée anversois qui porte son nom. Elle avait une sœur, Elisabeth, qui épousa Evrard Havenith.
Les Affaires Etrangères au service de l’Etat belge de 1830 à nos jours, Rik Coolsaert, Vincent Dujardin, Claude Roosens, 2014. voir : https://books.google.be/books?isbn=2804702677
Il se rappelait aussi que, dans sa petite enfance, une espèce de vieux clochard sonnait chaque mois à la porte de l’hôtel familial. Le maître d’hôtel lui tendait une enveloppe dans le vestibule. Bien plus tard, il apprit que le pauvre homme était un des frères ruinés de son père à qui, dans sa mansuétude, le ministre de Belgique faisait remettre quelque argent, mais sans le voir. Incroyable cruauté d’une certaine époque !
D’origine galloise, les Ffoulke se disaient descendants des passagers du Mayflower, autrement dit la crème de l’aristocratie américaine.
C’est sous son règne qu’eut lieu le procès de Galilée, un savant que le Pape admirait et protégeait. Il semble que la célèbre abjuration demandée à l’astronome (Et pourtant elle tourne) fût un subterfuge pour dédouaner le pape lui-même qui s’était trop exposé en favorisant des idées nouvelles. Sous la protection de leur oncle, les Barberini accumulèrent une invraisemblable fortune. C’est également Urbain VIII qui commanda au Bernin le célèbre baldaquin de bronze de Saint-Pierre de Rome. Pour le créer, il dut arracher les bronzes antiques du Panthéon. D’où la phrase fameuse : Quod non fecerunt barbari, fecerunt Barberini (Ce que n’ont pas fait les barbares, les Barberini l’ont fait).
(extrait d’une note antérieure)Mon père avait une sœur, la tante Magdeleine, qui, après la mort de ses parents, épousa Horace Havenith, fils d’un ambassadeur de Belgique et d’une Américaine de la société fortunée de Washington (son père était un magnat des chemins de fer. De ce fait, la jeune Helen Seagrave Ffoulke connut la vie mondaine étonnante de l’Amérique d’avant la Première guerre mondiale, époque où les «descendants du Mayflower» tenaient le haut du pavé, mais où la fortune commençait à différencier les classes sociales. La jeune Helen était une des personnes en vue de la «bonne société» et fréquentait les bals des Vanderbilt, des Forbes, des Cabot, des Ward, des Lodge, etc.). La tante Magdeleine, originale, intelligente et pleine d’humour, avait consacré la première partie de sa vie à s’occuper de ses parents. On avait bien cherché à la marier à l’un ou l’autre prétendant français (Lambilly, Mareuil) ou belge (Cornet), mais elle avait trop de personnalité pour suivre un parcours traditionnel. Elle fut pour nous une seconde mère, pleine d’affection et de soins pour les enfants de son frère, un frère auquel elle était profondément attachée.
Epilogue : Et, dans ses profondeurs, un mystère d’horreur s’accomplit.