HISTOIRE FAMILIALE

MES SOUVENIRS DE CORROY

Quelqu’un qui prend de l’âge ne s’en aperçoit pas toujours. C’est que le temps s’écoule avec beaucoup de douceur et, dans certains cas, sans palier, sans accident, sans tragédie. Le repère infaillible est cependant le moment où l’intéressé songe à donner une forme visible à des souvenirs qui, sans cette mise par écrit, sont des ombres errant dans le cerveau et que soutiennent d’imperceptibles courants électriques. Le passé est mort sinon dans la mémoire. Mais le présent n’a pas plus de consistance puisqu’il fuit sans discontinuer. Seule la photographie, cette invention qui remonte au début du XIXe siècle, peut, d’une certaine façon, capter le «souvenir pieux» de ce qui fut un présent. L’univers tangible est sans doute lui-même une illusion, surgie brusquement du chaos primitif dans l’explosion du Big Bang. Il se modifie à chaque instant en vagues inouïes ou en minuscules frémissements, car le marbre qu’on regarde est en mutation constante. La mécanique quantique nous apprend aussi que l’objet se transforme lorsqu’il est observé. On en revient à ce vieil adage d’Héraclite : Panta rei kai ouden menei : Tout s’écoule et rien ne demeure. Zénon d’Êlée pensait, lui, que le changement n’existait pas et se basait, pour édifier sa philosophie, sur une logique purement arithmétique. Paul Valéry s’en est souvenu dans le Cimetière Marin :

Zénon! Cruel Zénon! Zénon d’Êlée!


M’as-tu percé de cette flèche ailée


Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!


Le son m’enfante et la flèche me tue!


Ah! le soleil . . . Quelle ombre de tortue


Pour l’âme, Achille immobile à grands pas!

Je connais par cœur ce fragment du poème, parce que mon grand-père, Pierre Nothomb, l’avait affiché au Pont-d’Oye sur la porte d’une petite tourelle qui contenait une pièce discrète et terriblement prosaïque. D’où la nécessité pour les usagers de déployer des ailes en méditant sur ces phrases auxquelles ils ne comprenaient rien, tout en se laissant pénétrer par leur splendeur étrange. C’est sans doute cela la poésie : le contraste entre le corps qui suit les contraintes de la nature et cette mutation de l’esprit où l’on sort de soi-même. Le souvenir est en quelque sorte la flèche immobile de Zénon qui survit au grand torrent d’Héraclite et qui est porteuse de poésie.

J’ai voulu dans cet article recenser tout ce que je sais du Corroy de ma jeunesse. Actuellement, la mode consiste à étaler son ego sur la place publique, en insistant lourdement sur les premiers émois amoureux ou sexuels. C’est un petit jeu dont j’ai horreur. Les psychanalystes, qui croient tout savoir, peuvent, si cela leur plaît, tirer des conclusions définitives de ce qu’ils obtiennent en broyant les textes ou en glosant sur ce refus même. Leur science m’importe peu. Le rôle du non-dit, de l’inconscient, du mystère, des magiciens et des fées a été fondamental dans mon âme d’enfant. Tous ces phénomènes ne m’ont jamais empêché d’être aujourd’hui parfaitement transparent à ce que je suis en profondeur et de me connaître mieux que dans un miroir. Bien au contraire, quel bonheur, quel privilège de n’avoir jamais cherché à expliquer ce que je ne comprenais pas ! Cette distance m’a permis, je crois, d’aborder les mystères à l’âge adulte et de m’y promener avec aisance sans m’y embourber. Avoir trop tôt l’esprit rationnel, c’est s’engluer dans une réalité qui est en soi trompeuse.

Corroy, il faut le dire, était un endroit béni pour enrichir l’imaginaire. Un chapelet de tours imposantes, des murailles aveugles et parfaitement conservées, une vaste cour intérieure qui capturait la lumière et un parc romantique, où l’eau était omniprésente, formaient un décor à la Chateaubriand, avec des échappées dignes de Gustave Doré. De plus, mes grands-parents y vivaient comme au XIXe siècle. La maison comptait une cuisinière, une fille de cuisine, deux femmes de chambre, un cocher qui faisait office de maître d’hôtel, un homme à tout faire – le vieux Félix – trois jardiniers, des gardes-chasse, des lavandières occasionnelles. Ce personnel d’après-guerre était fort réduit par rapport aux années Trente. Mon père avait connu la présence de 17 domestiques. Cet environnement me paraissait aussi normal que de marcher dans une rue où se trouvaient des piétons. Un enfant n’a aucune idée de la société dans laquelle il pénètre, mais beaucoup de choses sont inscrites dans son inconscient et dans son ADN. Je me rendais bien compte que ce petit monde était dirigé par mes grands-parents. J’en retirais une fierté assez vague. Rien ne me donnait pourtant la preuve que j’étais issu de cette structure sociale. J’aurais parfaitement pu être le Jack de Daudet, un petit monsieur entouré d’égards, mais sans père ni passé ni avenir, sauf celui de retourner à la classe ouvrière, le jour où disparaîtrait ce décor de théâtre. Peut-être est-ce dans cette incertitude subliminale que j’ai puisé mon amour de la généalogie, comme un arbre soucieux de suivre le tracé de ses racines. Il n’empêche qu’à l’âge de trois ou quatre ans, j’étais persuadé qu’un jour je serais le souverain de mon royaume.

Mon plus vieux souvenir est difficile à cerner. Je me vois debout sur une table de l’antichambre (mon actuel bureau), exposé aux regards d’officiers américains en uniforme. Ce devait être en 1945, car, né le 13 novembre 1943, je n’imagine pas avoir eu la conscience suffisante pour mémoriser des images un an plus tard. Il y a une photo de moi dans la neige de l’hiver 44/45. Je me rappelle que, durant ma prime enfance, la photo en question m’intriguait beaucoup. Comment avais-je pu oublier cette promenade dans un décor digne de l’Alaska, avec un tank américain en arrière-plan ? Pour le reste, les souvenirs ne se présentent pas en ordre chronologique. On m’a raconté plus tard qu’au cours de l’avancée américaine en 1944, le château, où se trouvaient des soldats allemands déguenillés, fut bombardé par les alliés. Toute la famille se réfugia (avec moi) au fond de la seconde cave sous la chapelle, cet endroit étrange qui est bien antérieur au château du XIIIe siècle. Mon grand-père refusa de descendre et passa la nuit dans son bureau à discuter avec l’officier allemand qui commandait la petite troupe. Il parlait parfaitement la langue de Goethe, vu que c’était son premier idiome, les enfants de l’époque ayant toujours eu des «Fraulein» pour assurer leur bonne éducation. L’Allemand voyait bien que la guerre était perdue. Leur conversation fut donc celle d’un vieil officier de 1914 parlant à un plus jeune qui pressentait la défaite, un peu comme un chevalier croisé qui aurait fraternisé dignement avec un émir.

Corroy était un magnifique piano dont les touches semblaient désaccordées. Rien ne fonctionnait vraiment dans cette «sale baraque», comme le disait ma grand-mère qui, jeune, avait connu une vie plus confortable. Elle n’aimait pas trop descendre à la cuisine pour discuter du menu du jour. Sans doute estimait-elle inconsciemment (car elle était bonne et sensible) que sa dignité lui imposait de rester sur les hauteurs. Entre la salle de bains de la famille et la sienne (le château n’en comptait que deux) se trouvait l’escalier de service que commandait un palier. Il m’arrive encore de rêver que je m’y promène, comme si rien n’avait changé depuis la fin des années quarante. Ma grand-mère venait jusqu’à la rampe et tirait la ficelle d’une cloche au son cristallin qui se faisait entendre à la cuisine. C’est de cette espèce de balcon céleste où elle pouvait apparaître, tel un archange sur son nuage blanc, qu’elle dictait ses désirs de la journée. En contrebas et par manque de clarté, le visage de la cuisinière sortait d’un marécage obscur pour cueillir les fleurettes qui tombaient de ces altitudes. Bien, Madame la Marquise ! A votre service, Madame la Marquise ! Avec une grande bonté d’âme, ma grand-mère autorisait les membres du personnel à prendre congé le dimanche après-midi pourvu que ce fût en direction de l’église où la tierce et la none précédaient les vêpres et les complies. Et comme le personnel était mixte, le maître d’hôtel se trouvait investi d’une mission quasiment religieuse : empêcher que certaines portes ne s’ouvrissent la nuit. Une des grandes émotions de mon enfance fut quand une des femmes de chambre fit ses bagages en secret et se sauva aux environs de deux heures du matin pour ne plus revenir. Que se passait-il dans la psychologie des domestiques ? Etaient-ils immensément malheureux ? Je ne le pense pas : le malheur se nourrit des sociétés permissives. Leur vie, parfaitement réglée, sans illusions vaines sur un avenir doré, représentait pour la grande majorité d’entre eux une sécurité apaisante dans un monde où régnaient la misère et l’injustice sociale. J’ai mis beaucoup de temps à le comprendre. J’ai déjà dit plus haut que j’acceptais la vie telle que je la voyais, sans vouloir en percer les secrets ni les tragédies cachées. Aujourd’hui, je me sens envahi par un sentiment de honte. Mais qui m’aurait fait deviner ce que les apparences démentaient chaque jour ? Combien de gens n’ont-ils pas traversé la Seconde Guerre mondiale sans réaliser vraiment l’atrocité de l’Holocauste ? Et de nos jours, combien de justes ne s’endorment-ils pas chaque soir dans la totale négation des trois milliards d’êtres humains qui souffrent ou qui meurent de faim ? L’existence a ceci de particulier qu’elle règne sans partage dans l’esprit des hommes, même à deux ou trois heures de leur mort. Un mourant est incapable d’imaginer sa disparition totale, tel Chrétien de Lamoignon de Malesherbes qui, trébuchant sur l’escalier de la charrette du bourreau, plaisanta tristement : Voilà un mauvais présage ; à ma place, un Romain serait rentré. Comme si ce mot de la fin avait pu lui rendre un peu d’espoir ! J’étais donc un enfant heureux, parce que la vie et le bonheur réclament de l’aveuglement.

Les cuisines étaient grandes et impressionnantes. C’est là que les enfants prenaient la plupart des repas. Il y avait le vaisseau amiral, avec son four de brique, sa pompe, son évier de pierre bleue et ses meubles peints rangés le long des murs. Apparemment, la plupart des cuivres avaient été volés durant la guerre. Une grande table en chêne traversait la pièce et offrait l’un de ses flancs à la chaleur de l’autre cuisinière, celle de fonte qui fonctionnait au charbon et qui produisait aussi de l’eau chaude. En parallèle à cette pièce, une longue salle, appelée «l’état» contenait une seconde table où pouvaient se nourrir les ouvriers agricoles et surtout les «pauvres», c’est-à-dire les nécessiteux à qui l’on offrait chaque jour une soupe bien grasse et des pommes de terre. Que de pauvres hères n’ai-je pas croisés lorsque nous descendions, mon frère, ma sœur et moi, en peignoir et en pantoufles pour prendre notre dîner après le bain ! Au mur de l’état, deux gravures satiriques dans l’esprit de Daumier représentaient de nobles messieurs assis sur de ridicules petits chevaux de bois. Une troisième pièce servait à éplucher les légumes et une quatrième à ranger les provisions. A côté de l’état se trouvait une chambre à coucher où naquit, entre les deux guerres, celui qui allait devenir le boulanger du village. Ces pièces venaient mourir aux premières marches de l’escalier qui menait jusqu’à mon aérienne grand-mère. De l’autre côté, un petit corridor sombre permettait d’accéder à l’office, pièce relativement petite que décorait un vitrail multicolore et dans les armoires duquel était rangée la vaisselle et les couverts. L’Office s’ouvrait sur la grande salle à manger de marbre, magnifiquement surmontée d’un plafond peint par Jean Robie en 1848. Il s’y trouvait une table et deux buffets en acajou (où ma grand-mère enfermait ses galettes) ainsi qu’environ 35 chaises d’époque Empire dues à l’ébéniste Chapuis qui étaient alignées le long des murs. Dans cette pièce solennelle (On se serait cru soudain dans une de ces vastes et splendides «sala» des palais de Venise, au bord du grand canal, fut-il écrit en 1850), les enfants n’étaient pas toujours admis. Quand nous étions autorisés à déjeuner avec les grandes personnes, notre gouvernante nous installait près de la fenêtre autour d’une petite table. Nous avions l’interdiction absolue de prononcer un seul mot au cours du repas, mais nul ne nous empêchait d’écouter les conversations des oracles qui se trouvaient à quatre mètres de nous. Le maître d’hôtel, en livrée et en gants blancs, servait les adultes comme s’il était l’archiprêtre d’une église orientale. Il y avait même une sorte de consécration quand mon grand-père posait ses lèvres sur un verre de vin rouge millésimé. Ma grand-mère, elle, passait des heures à décortiquer avec couteau et fourchette des poires un peu gâtées ou des reine-Claude qui venaient du verger. Elle n’acceptait pas les conversations égarées. A un âge un peu plus avancé, lorsque je pouvais me trouver à la table principale, je me faisais reprendre si je disais : J’adore le chocolat. – Mon petit garçon, on n’adore que le Bon Dieu.

Ma grand-mère, pour parler d’elle, était, malgré sa bigoterie, une femme exquise dont la qualité la plus éminente était de m’entourer de tendresse. Pardi ! J’étais l’héritier du nom. Elle passait de longs moments à se recueillir sur son prie-Dieu devant un très vilain chromo du Sacré Cœur de Jésus. Mais à part cela, elle se montrait à la fois très digne et très aimante. Le soir, avant que nous ne nous lavions les dents, elle venait près de nos lits nous donner un minuscule bonbon enrobé dans du papier en cellophane. Je l’attendais comme le Messie. Dans sa chambre il y avait aussi une chaise longue sur laquelle elle gisait durant des heures, car elle s’estimait souffrante. C’était en fait une tradition qui remontait au XIXe siècle. Les femmes de l’aristocratie trompaient leurs maris avec une parfaite élégance, mais quand elles se voulaient chrétiennes et fidèles (ce qu’elles étaient dans leur immense majorité), les maladies psychosomatiques se pressaient au portillon. L’aura de la marquise de Trazegnies lui permettait de rendre visite aux gens en difficulté et de patronner de bonnes œuvres, mais lui interdisait formellement de sortir non accompagnée ou d’avoir des activités productives. Je ne sache pas que ma grand-mère ait jamais été au cinéma. Dans ses pérégrinations italiennes, son mari l’emmenait à la Scala. Il en rapportait des airs de Puccini, de Verdi, de Donizetti ou de Leoncavallo qu’il chantait d’une voix de stentor dans le vestibule néogothique. A part quelques réunions ou mariages de famille et des thés à la campagne, je n’ai pas connu à ma «bonne-maman» d’autre existence que d’être une image dévote oubliée au fond d’un missel. Mais je ressens aujourd’hui encore l’amour dont elle me comblait. J’entends son rire cristallin. Je vois la robe à fleurs blanches sur fond mauve qu’elle portait quand elle se voulait élégante. Aurais-je préféré être le petit-fils de la princesse de Guermantes ? Je n’en sais rien. L’attachement à une personne repose avant tout sur des sensations inconscientes qui ne viennent à la lumière qu’après sa disparition. A côté de la frivolité de ma mère et de l’indifférence glaciale de mon père, la douceur de ma grand-mère fut la source qui me permit de croître et de m’épanouir.

Mon grand-père, ancien militaire, mesurait 1m68. Malgré cette taille insignifiante, il était terriblement intimidant. Son visage à la Henri IV était orné d’une barbe blanche bien taillée. Chose extraordinaire pour moi qui, soixante ans plus tard, joue encore le rôle de Charles Quint sur la Grand-Place de Bruxelles, il possédait aussi la «mâchoire Habsbourg», décorée d’un menton en galoche et d’une lèvre inférieure projetée vers l’avant, tout cela néanmoins dans une forme d’harmonie qui n’aurait jamais permis la confusion avec son impérial modèle. Jeune, on le trouvait fort laid. A près de 80 ans, quand je l’ai connu, il dégageait une impression étonnante de grand seigneur égaré au XXe siècle. Un vrai gentilhomme d’autrefois qui, sans connaître beaucoup de notre histoire familiale, estimait que le monde avait la chance rare de nous servir d’arrière-plan. Physiquement, il présentait une ressemblance troublante avec notre ancêtre, Charles, premier marquis de Trazegnies (1560-1635), tel qu’il est croqué à l’enterrement de l’Archiduc Albert. La transmission de traits de famille dans les vieilles lignées aristocratiques a quelque chose d’étrange, car, en dehors des maisons souveraines, la consanguinité y est beaucoup moins grande qu’on ne l’imagine. On dirait que la filiation agnatique (de père en fils) crée une sorte de cordage où les gènes se répètent pour donner à la race une identité spécifique. J’ai vu cela dans des dizaines de familles au long pedigree. Sur les portraits, certains visages, à quatre siècles de distance, étaient quasiment identiques. Comme si la gens, soudée par une identité et par un objectif communs, devenait un ensemble comparable à la ruche ou à la fourmilière, agissant sous la direction invisible d’une pensée qui se poursuivrait à travers les âges. Serait-ce une application particulière de la théorie Gaïa, si bien développée par James Lovelock ? Cette théorie postule que le monde vivant tout entier est coordonné par des liens encore indéfinissables et qui lui assurent des stratégies d’une mystérieuse cohérence. En ce qui me concerne, j’ai très vite senti en moi la conscience des ancêtres patrilinéaires. J’en viens parfois à imaginer que ce sont eux qui m’ont fabriqué pour que j ‘accomplisse une mission particulière et que je ne perpétue plus un nom appelé à se dissoudre dans une société sans âme. La fin d’une lignée se négocie peut-être de la même façon que sa naissance et que sa continuité.

L’enfance d’Othon VIII de Trazegnies n’avait pas été facile, car son père l’avait obligé de servir dans l’armée en qualité de simple soldat. On devine ce que devaient être les casernes de l’époque. Par la suite il devint officier de cavalerie (colonel), domaine dans lequel il excellait. J’ai raconté sa vie dans un article antérieur. Ce n’était pas un tendre. Je crois qu’il avait une sorte d’indifférence méprisante à l’égard de mon père, reproduisant ainsi le schéma qui avait blessé sa propre jeunesse. Néanmoins, il se montrait d’une courtoisie parfaite (surtout avec les dames), même si parfois son esprit manquait de nuances. Il apparaissait comme un pur produit du XIXe siècle : éducation rigide, sens absolu du devoir, foi de charbonnier, courage et vie de spartiate. Pendant les quarante dernières années de son existence, il se traîna sur des cannes à la suite d’arthrose et de rhumatismes contractés dans les tranchées de l’Yser, mais, si son corps n’était que souffrance, il ne se plaignit jamais. On aurait pu le découper à la tronçonneuse qu’il aurait accepté son supplice sans émettre un gémissement. Tout orgueil contient sa part de vertu.

Mon père avait une sœur, la tante Magdeleine, qui, après la mort de ses parents, épousa Horace Havenith, fils d’un ambassadeur de Belgique et d’une Américaine de la société fortunée de Washington (son père était un magnat des chemins de fer. De ce fait, la jeune Helen Seagrave Ffoulke connut la vie mondaine étonnante de l’Amérique d’avant la Première guerre mondiale, époque où les «descendants du Mayflower» tenaient le haut du pavé, mais où la fortune commençait à différencier les classes sociales. La jeune Helen était une des personnes en vue de la «bonne société» et fréquentait les bals des Vanderbilt, des Forbes, des Cabot, des Ward, des Lodge, etc.). La tante Magdeleine, originale, intelligente et pleine d’humour, avait consacré la première partie de sa vie à s’occuper de ses parents. On avait bien cherché à la marier à l’un ou l’autre prétendant français (Lambilly, Mareuil) ou belge (Cornet), mais elle avait trop de personnalité pour suivre un parcours traditionnel. Elle fut pour nous une seconde mère, pleine d’affection et de soins pour les enfants de son frère, un frère auquel elle était profondément attachée. Ils avaient tous les deux une sœur aînée, Anne de Trazegnies, pour qui mes grands-parents organisèrent un bal très «Quartier Léopold» à sa sortie de pensionnat. Elle se décida immédiatement pour un de ses premiers danseurs, en l’occurrence le baron Guy Lunden qui, comme elle, descendait de Pierre-Paul Rubens, mais bien davantage en raison d’alliances croisées. De plus, les Lunden ont pour ancêtre la belle-sœur du peintre, la merveilleuse Suzanne Fourment qui est la «Dame au Chapeau de Paille» de la National Gallery. Nous allions souvent visiter la tante Anne et l’oncle Guy au château de Humbeek, près de Grimbergen. J’étais émerveillé par l’atmosphère sombre de cet édifice agrandi vers 1850 par le baron le Candele d’Humbeek qui y avait installé de magnifiques collections de tableaux, parmi lesquels trois Breughel. J’en ai gardé un amour profond pour les décors néo-Renaissance et néogothiques, car cet amoncellement d’armures, de vitraux, de cuirs de Malines et de boiseries de chêne me paraissait beaucoup plus inspirant que de simples salons Louis XVI. Dans la partie ancienne du château, bâtie au XVIe siècle par Marguerite de La Marck, comtesse princière d’Arenberg, un dédale de corridors et de tentures sortis d’un tableau de Delaroche me permettait de découvrir, derrière une lourde porte sculptée, de vastes lits à baldaquin comme on les imaginait à l’époque romantique. C’était l’atmosphère de Lucie de Lammermoor. Seul y manquait l’assassinat du duc de Guise.

Les Lunden jouèrent un rôle considérable dans l’art équestre au XIXe et au XXe siècle. Le parc immense et boisé comprenait aussi des prairies où paissaient les 150 chevaux du haras. De la salle à manger, on avait une vue paisible sur cet éden et sur l’étang dans lequel baignaient les murs du château. Cette Belgique paisible et aristocratique me semble évidemment très proche, mais on peut dire qu’elle a presque entièrement disparu aujourd’hui.

Après la guerre, nous venions presque chaque week-end à Corroy (mes parents avaient tout d’abord habité à Namur puis à Bruxelles) où notre arrivée mettait un peu d’animation. Comme mon grand-père avait perdu sa Minerva durant le conflit, Amand, le cocher, venait en calèche chercher la jeune génération à la gare de Gembloux. Je me vois encore dans ce fragile esquif, dont les roues caoutchoutées causaient d’incessantes secousses, jetant un regard vers l’arrière par un petit hublot vitrifié. La route de Gembloux à Corroy était presque toujours déserte (de nos jours, elle pâtit d’un trafic infernal). Ses pavés bien alignés passaient entre deux rangées d’arbres que ne bordaient quasiment aucune maison, sinon l’une ou l’autre vieille ferme. Au début du XXe siècle, un guide de la province de Namur précisait que, dans le village de Corroy, seuls le château et l’église étaient recouverts d’ardoises. Les autres maisons possédaient des toits de chaume. Les choses avaient heureusement un peu évolué dans ma prime jeunesse, mais nous n’avions pas encore l’eau courante et toutes les maisons n’étaient pas raccordées à l’électricité. J’ai dit que le château comptait deux salles de bain. Celles-ci étaient alimentées par de grands réservoirs installés dans les greniers. Ils recueillaient l’eau des gouttières. Lorsqu’on voulait prendre un bain chaud, il fallait attendre le début de la soirée, le temps que le poêle ait suffisamment ronflé pour alimenter le boiler de la cuisine. Il suffisait alors de faire fonctionner une pompe du grenier qui faisait remonter le précieux liquide avant de le renvoyer dans un des deux cabinets de toilette. La couleur de l’eau avait des reflets dorés dans lesquels les esprits rationnels voyaient de la rouille et des décoctions de feuilles. Nous autres enfants trouvions ces nuances ravissantes. Notre baignoire à pieds de lion comportait une rainure qui indiquait le niveau à ne pas dépasser pour la jeunesse délicate. On avait l’impression de se laver dans le fond d’une théière. Le thé de Chine devenait du marc de café en plein été quand la très relative sécheresse du royaume de Belgique obligeait le personnel à raccorder au château des canalisations qui amenaient l’eau du grand étang grâce à une robuste pompe électrique. Là aussi un filtre nous privait de la compagnie des grenouilles. Lorsque la chaleur devenait insupportable, certains membres de la famille pataugeaient dans cette pièce d’eau d’un hectare dont la faible profondeur révélait la vase. Inutile de dire qu’on n’en sortait pas très propre

J’ai le souvenir, tout petit, d’un grand tub en zinc, placé dans le cabinet de toilette de mon grand-père. Trois femmes de chambre attentionnées versaient de l’eau tiède sur mon corps de chérubin. C’était peu après la guerre et tout le monde connaissait le rationnement. Aussi le seul éclairage de la pièce était-il une ampoule, partiellement occultée par un vilain abat-jour en papier jaune. La douce sensation de l’eau et du savon, les rires de mes trois nymphes rustiques et ce refuge de la lumière au cœur du vaste monde hostile, dans un château fort qui se défendait contre les démons de la nuit, m’ont laissé un souvenir délicieux. J’en frémis encore. J’ai souvent eu l’impression que les moments privilégiés – ces espèces de minutes planantes – étaient reliés à l’éternité. Un bonheur profond ne peut mourir, pas plus que notre essence la plus secrète. Je me vois aussi descendre à la cuisine où je surprenais la confection de quelque recette, parmi lesquelles des madeleines, à la chair d’or et au parfum de lait vanillé, posaient comme des stars, depuis qu’elles se référaient à Marcel Proust. Ma chère Alice, une personne que notre mère avait engagée après la guerre et qui était devenue sa confidente, avait un jour ramassé devant moi deux betteraves tombées sur la route. Je regardais avec un certain dégoût ces racines lourdes et boueuses. Mais Alice me montra comment en les lavant avec soin puis en les découpant, on pouvait arriver au paradis. Elle fit bouillir ces cubes incolores et, par toutes sortes d’opérations magiques, permit qu’à la fin du processus un sirop noir, dont la saveur montait du sol, décorât nos tartines. J’ai depuis lors gardé un respect profond pour la terre nourricière, un peu comme les Grecs qui en mélangeaient l’étymologie avec la féminité.

Après le bain du soir, nous étions autorisés à venir saluer les parents et les grands-parents dans l’antichambre, avant de prendre à la cuisine un œuf à la coque et un fruit sous le regard du personnel. Autant j’aime la nuit depuis que je suis adulte, autant elle me faisait peur quand j’étais petit. Connaissant cette disposition d’esprit, mes parents laissaient parfois une veilleuse allumée, mais, le plus souvent, m’abandonnaient dans l’obscurité. Il existait heureusement à cette époque des cordons de lampe phosphorescents auxquels j’accrochais toute mon âme pour ne pas mourir d’angoisse. Au départ, je logeais dans un petit lit, puis je fus autorisé à dormir dans un lit d’adulte, toujours à l’intérieur de la même chambre. Cette pièce, donnant vers l’arrière du château, à côté de mon actuel bureau, était décorée d’un mobilier 1900 peint en gris Versailles. Un papier à fleurs un peu touffu y ajoutait une touche de nature. Avant de m’endormir, je me mettais à plat ventre pour vérifier si aucun repris de justice ne s’était caché sous le sommier avec ses yeux jaunes et son grand couteau. De plus, quand je me retournais sur le côté, j’étais persuadé qu’un personnage de ténèbres se tenait derrière moi, prêt à me découper en morceaux. Une seule chose me ramenait au bonheur et à la sécurité, c’est lorsque j’entendais, à trois kilomètres de là, le bruit régulier d’un train à vapeur qui traversait notre bois de Chênemont. Si par surcroît, le mécanicien faisait rugir sa sirène, toute la splendeur de l’univers se réfugiait dans ces indices de vie et dissipait la présence des monstres. La rumeur d’un train très éloigné m’accompagne souvent dans mes songes et crée en moi des frissons délicieux. J’éprouve les mêmes sensations quand me vient d’une pièce voisine le bruit d’un bain qui coule. Il y a dans ces ronronnements délicats un murmure qui évoque la circulation sanguine et auquel s’ajoute un supplément d’âme. C’est dans cette chambre que ma grand-mère m’avait appris à respecter le travail des ouvriers mineurs. Ceux-ci, disait-elle, exercent un métier harassant afin de permettre aux citoyens de se chauffer en hiver. Aussi je ne m’endormais jamais sans imaginer que le sommeil, c’était comme les mineurs qui disparaissaient dans les entrailles de la terre.

Une fois par mois, des lavandières venaient du village et s’activaient dans une pièce assez primitive appelée la laverie. C’est là que se trouve aujourd’hui notre cuisine. On y voyait une pompe avec un bec en cuivre et une espèce de grande marmite, du genre de celle où l’on imaginait que les cannibales faisaient bouillir les missionnaires. Les dames y faisaient chauffer les draps, nappes, chemises et autres vêtements lavables en y ajoutant des cartouches d’amidon de couleur bleu ciel. Puis elles tournaient la mixture durant des heures avec de longs bâtons de bois, blanchis par le barbotage. Après quoi, la lessive était mise à sécher dans le grenier sur de grandes «bommes» que supportaient des solives ajourées. Le linge blanc allait directement s’étendre sur le talus des douves pour s’imprégner de chlorophylle et de soleil. On lui faisait subir ensuite un ultime rinçage avant de le repasser. De mon temps, ce dernier travail était accompli avec des fers qui chauffaient dans la lingerie contre un poêle à bois agrémenté de six pans brûlants. Je n’ai pas connu l’usage de la calandre, sorte d’énorme repasseuse mécanique qui trônait dans une des tours du grenier. Cet appareil permettait d’engloutir sous des rouleaux de bois les draps de lit et les nappes que l’amidon, d’une part, et le poids gigantesque de la partie mouvante, lestée de pierre, d’autre part, faisaient ressortir raides et brillants. Le jour de lessive est surtout resté dans mon esprit comme celui de la vapeur et des odeurs de savon noir.

Au XIXe siècle, on était beaucoup plus radical, grâce à l’abondance des trousseaux de mariage qui multipliaient le linge à l’infini. La lessive n’avait lieu qu’une fois par an et durait huit jours. Cela ne signifie pas que les gens étaient plus négligés qu’aujourd’hui. Les piles de draps de lit, les cols blancs, les manchettes, les chemises et les sous-vêtements, multipliés par la profondeur des armoires, étaient changés autant de fois que de nos jours, mais allaient dormir durant le reste de l’année dans le grenier d’une des tours. Seuls les vêtements eux-mêmes, les costumes, les gilets de soie et les robes, plus difficiles à maintenir propres à une époque où n’existait pas le nettoyage à sec, étaient sans doute portés trop longtemps avant de nécessiter un traitement approprié dont j’ignore l’alchimie. Mais aucun de mes souvenirs ne me fait revivre des taches sur un tissu ni Dieu sait quel autre désagrément corporel. Tout au plus ai-je parfois perçu des odeurs de pipe. Mon grand-père, vêtu en gentilhomme campagnard, cachait une grosse montre en or dans son gousset et ne se serait jamais montré sans gilet, veste ni cravate. Son épouse ne se permettait aucun laxisme et nous accueillait en «bonne dame de Nohant». Je me souviens de l’histoire fameuse où, arrivant de Bruxelles en voiture, notre gouvernante, Marie-Paule, poussa légèrement mon frère Charles-Antoine vers ma grand-mère en lui disant : Donne une baise à Bobonne ! Ma digne aïeule eut un sursaut d’horreur qui faillit abréger ses jours. En été cependant, mes parents s’autorisaient à porter des shorts, tandis que le maillot de bain commençait à trouver sa place à la campagne, mais pas à l’intérieur de la maison. A l’origine on ne l’admettait que sur la plage.

Revenons à la lingerie. C’était une pièce assez vaste (qui est aujourd’hui le grand salon de mes locataires) dans laquelle se trouvaient trois belles armoires en chêne où les draps et accessoires de table étaient rangés. Si j’ai bonne mémoire, on y plaçait aussi des feuilles de menthe fraiche pour maintenir un air de printemps à l’intérieur du tombeau. Une de ces armoires avait été colmatée au XVIIIe ou au XIXe siècle avec d’anciens documents, dont de nombreux comptes du XVIe siècle et même des parchemins plus anciens. Les barbares à la lingerie ! Près de la porte, un petit tableau vitré contenait dix carrés vides. Il était relié au circuit électrique par ces étranges fils tordus, couverts de soie dorée, tels qu’on les fabriquait avant la Grande Guerre. Quand on sonnait dans une des dix chambres à coucher de l’aile noble, un numéro de cuivre émaillé tombait dans le carré ad hoc. La femme de chambre devait alors, séance tenante, courir jusqu’à ce lieu pour s’enquérir des souhaits de la bonne personne qu’il y hébergeait. Une table très vaste occupait le centre de la pièce et servait au pliage comme au repassage. Quatre petites chambres de domestiques se trouvaient à proximité. Derrière la lingerie, par un couloir chaulé, on gagnait le premier étage de la tour aux archives où étaient empilés un très grand nombre de coffres en chêne, contenant d’inestimables trésors historiques qui faisaient le délice des souris. Dans l’armoire (aujourd’hui déplacée au garage et où notre jardinier range ses outils) subsistaient des provisions datant de la toute récente guerre, entre autres des jarres en grès où le sucre avait fondu pour se transformer en mélasse. Parmi les archives, je me rappelle avoir découvert avec ravissement une généalogie qui faisait remonter mes ancêtres Peralta jusqu’à Pierre de Navarre, comte de Mortain, fils de Charles le Mauvais. La tour n’a pas changé. Elle est devenue le deuxième salon de mes locataires et conserve toujours son beau pavement de tommettes rouges et noires ainsi que de nombreux carreaux d’Andenne de la fin du XIIIe siècle. Quant à la généalogie, elle me paraît aujourd’hui plus suspecte que dans mon enfance, même si Pierre de Mortain a bien été le père naturel d’un Peralta.

La pièce la plus importante du château était l’antichambre où se trouve actuellement mon bureau. On y pénétrait par une porte située à l’angle du grand vestibule et qui est aujourd’hui condamnée. L’espace intermédiaire qu’elle ouvrait est devenu un petit fonds d’archives. Dans cette pièce, déjà centrale au XIXe siècle, ainsi que le montre un dessin maladroit, rayonnait la belle bibliothèque en acajou d’époque Empire que nous avons placée ensuite dans le grand salon et qui, en 2009, a été reprise par mon frère. Elle contenait des reliures romantiques très décoratives, parmi lesquelles brillait une grande partie des Jules Verne publiés dans la collection Hetzel et dont les récits, autant que les gravures de Riou, ont enchanté ma jeune imagination. Sur le côté gauche de la cheminée en marbre gris, était déposé un petit ouvrage romantique qui a également peuplé mes rêveries d’images ravissantes. C’était une collection de gravures en couleur représentant des naufrages (sans doute dans la lignée de «Paul et Virginie»). Ces bateaux fracassés, ces caps des tempêtes, ces vagues aux dentelles d’écume et les quelques malheureux qui tentaient de gagner le rivage suscitaient en moi des frayeurs charmantes, commes les «orages désirés» de Chateaubriand (un écrivain avec qui je me suis trouvé plus tard quelques affinités). Tout près de là, le beau bureau en marqueterie de ma tante Magdeleine se blotissait aux pieds de la «sainte» familiale, en l’occurrence l’autre Magdeleine de Trazegnies, peinte en 1606 par Lucas Franchoÿs le Vieux. De l’autre côté de la cheminée, ma grand-mère avait installé son petit secrétaire en bois de rose avec des plaques de porcelaine dans le genre de Carlin. Je le trouvais très joli, mais ma mère, qui avait la tâche difficile de m’inculquer le «bon goût», regardait ce meuble délicat avec condescendance et me le disait plutôt deux fois qu’une. A l’époque, je ne voyais pas encore la différence entre le Louis XVI et le Napoléon III. Par la suite, je pense avoir développé un don d’expertise assez sûr et fort précoce. N’avais-je pas sidéré Christiane de Borchgrave en repérant, chez elle à la rue Faider, un objet en galuchat, et ce à l’âge de cinq ans? En face de la cheminée, un canapé assez confortable, appuyé contre le mur, était surmonté par le grand tableau de fleurs dans le style de Bosschaert que, bien plus tard, m’a légué ma tante Magdeleine et qui fait aujourd’hui la gloire du salon vert. A sa gauche, un petit meuble contenait une collection de «Selection du Reader’s Digest». Ce n’était pas un sommet d’intellectualisme, mais après la guerre, où tout ce qui était bien venait d’Amérique, les récits courts qu’on y trouvait suffisait à mon bonheur. C’est également là que ma tante Magdeleine avait installé son tourne-disque. La musique allait de Charles Trenet à Edith Piaf, mais, à la différence de l’appareil de notre appartement de Bruxelles (qu’il fallait faire tourner à la manivelle), ma tante y mettait aussi de la musique classique. J’ai le souvenir d’y avoir découvert avec enchantement le concerto pour violon n° 3 de Saint-Saëns et l’Iberia d’Albeniz, avec les Danzas fantasticas de Turina. C’était l’époque où ma tante partait chaque année pour l’Espagne avec l’oncle Antonio de Romrée, anti-franquiste notoire, mais néanmoins attaché à sa famille espagnole. Au sein de celle-ci, son neveu, Edgard Neville y Romrée, comte de Berlanga, cinéaste et écrivain, était une des personnalités les plus connues de la péninsule. Probablement est-ce dans mon inconscient que j’ai développé depuis lors une fascination pour ce pays qui me paraissait très lointain et qui était totalement préservé du tourisme de masse.

La porte d’entrée actuelle de mon bureau ouvrait alors sur une armoire. Il s’y trouvait des jeux pour enfants, mais aussi d’anciennes bandes dessinées du début du XXe siècle. L’histoire fantastique du roi Bobine XIX et de la reine Pétronille a fortement imprégné mon imaginaire, tout comme les Nouveaux contes de Fées de la comtesse de Ségur. Les ouvrages peuplés de châteaux, de géants et de créatures stupéfiantes sont peut-être ce qui a le plus marqué ma personnalité, car je m’évadais littéralement dans ces dessins en noir et blanc du post-romantisme dont les auteurs n’étaient pas que Riou et Gustave Doré. Je viens de sortir ce livre d’une armoire secrète (où je l’avais caché pour lui éviter une destruction totale). J’y retrouve toutes les émotions de mon enfance, à l’époque où Corroy me paraissait le royaume des enchantements multiples. Parmi les auteurs figurait Benjamin Rabier, le père de Gédéon, mais aussi un illustrateur oublié comme G. Ri qui m’émeut encore.

Entre les deux fenêtres, le beau portrait de Charles de Trazegnies d’Ittre par Eugène-Romain van Maldeghem n’a fait que descendre d’un étage pour me sourire au mur du «salon polonais».

Dans l’alignement de la porte d’entrée se trouvait la chambre de mes grands-parents. Il m’arrive constamment de rêver qu’elle existe toujours, telle qu’elle était à cette époque lointaine. Ses murs étaient entièrement décorés d’un papier peint romantique à décor de feuilles et d’oiseaux. Je ne me souviens plus du lit lui-même, mais je me vois encore, à l’âge de treize ans en train de quitter ma grand-mère qui était gravement malade. Elle me fit un petit signe que j’ai toujours en mémoire, ignorant qu’il s’agissait d’un geste d’adieu. Elle mourut quelques jours plus tard. A droite de la cheminée de marbre, ma pieuse et bonne grand-mère avait installé le chromo très laid dont j’ai déjà parlé. En dessous de celui-ci se trouvait un prie-Dieu sur lequel elle passait beaucoup de temps quand elle n’était pas étendue sur une chaise longue au pied du lit. Ce dernier meuble est resté longtemps dans la maison avant de disparaître (sans doute vendu par ma mère). On l’avait remisé dans le «Vieux Quartier» au-dessus de l’entrée principale du château. C’est sur cette chaise longue un peu dure que j’ai «bloqué» tous mes examens d’universitaire. Derrière cette chambre et donnant sur la cour, deux cabinets de toilette, celui de ma grand-mère puis celui de mon grand-père (c’est dans cette pièce, où l’on avait installé un lit, qu’il est mort en 1957, moins d’un mois après son épouse), présentaient un aspect fort différent: bleu et féminin pour elle (j’ai le souvenir de parfums «soir de Paris» dont le verre bleu nuit m’émerveillait), kaki et militaire pour lui, avec une grande armoire en pitchpin qui, repeinte en blanc, se trouve aujourd’hui dans ma salle de bain. A l’arrière du cabinet de toilette de ma grand-mère, une pièce obscure était son «cabouf» où elle rangeait toute une série de petits objets personnels. Du côté de son mari, il existait une salle de bain relativement primitive dont la baignoire était ornée de deux gros robinets de cuivre. C’est par là que ma grand-mère gagnait le fameux palier dont la clochette tirait des ténèbres le personnel de la cuisine.

Dans le fond de l’antichambre, une petite porte donnait accès à des pièces qui ont changé de physionomie, mais qui ont gardé les mêmes volumes. A gauche, on pénétrait dans la chambre à coucher de ma tante Magdeleine, dotée d’un superbe papier peint à grandes fleurs roses. Son lit était placé dans une sorte d’alcôve dont j’ai fait aujourd’hui une bibliothèque. Vue de l’oreiller, une petite fenêtre du XIIIe siècle rappelait que le chemin de ronde passait à cet endroit. Vers huit, neuf ans, je fus atteint d’une grave bronchite infectieuse. Ma tante sacrifia son confort pour que je pusse dormir à côté de l’antichambre d’où on pouvait entendre les toux épuisantes du petit malade. A droite, c’était la chambre de mes parents, là où, plus tard, j’éprouvais de grandes frayeurs dans le noir absolu, sauf quand le bruit lointain du train à vapeur me ramenait dans la quiétude du monde des vivants. Elle était suivie de la grande salle de bain du château. Durant la guerre, mon père se trouva en face d’un rat menaçant qu’il acheva de grands coups de savate dans la baignoire. Ma mère, terrorisée, nous raconta que l’émail en était couvert de sang. Cette pièce, mieux chauffée que les autres, mais assez vaste, était celle où les enfants découvraient les délices de l’eau chaude tardive en provenance des toits.

J’en viens maintenant à la plus grande pièce du château, en l’occurrence le vaste vestibule néogothique dont j’ai pu faire quelque chose d’assez spectaculaire. Tout y était gris et brun, couleur – on en conviendra – qui n’inspiraient pas l’exaltation printanière. Le brun venait des rampes en carton-pâte et de la porte qui masquait la chapelle, toutes peintes en faux chêne. C’était un lieu froid et solennel, d’un mauvais goût étudié. Le soir, les domestiques remontaient mon grand-père vers sa chambre en utilisant une chaise à porteurs. En 1863, lorsque fut refaite l’entrée après un incendie, Charles de Trazegnies fit décorer les murs d’arbres généalogiques et de blasons. Une vraie manie dans la catégorie «art pompier»! Mes grands-parents jugèrent plus distingué de masquer ces obscénités héraldiques en recouvrant le tout par du plâtre imitant la pierre de France. Le résultat final rappelait un couvent de sœurs ursulines. L’intérieur de la chapelle était tout bonnement hideux, car le néogothique mal conçu évoque irrésistiblement une vocation religieuse à l’odeur de vieille soutane. Bref, l’endroit suscitait l’horreur de tous les invités, mais mes grands-parents semblaient s’en accommoder. Une lanterne d’aspect abominable diffusait une lumière encore plus sombre que l’obscurité des caves. Elle se trouve actuellement dans le porche d’entrée, ce qui n’ajoute rien à l’authenticité du château, mais cette masse de fer forgé est si lourde que j’ai reporté son déménagement à des temps plus heureux. De part et d’autre du premier étage de cette pièce sinistre, on avait suspendu quelques beaux portraits: du côté de l’antichambre, Agnès Uutenham et la marquise de Herzelles, encadrant Christine de Suède et du côté nord un anonyme du XVIe siècle, fortement marqué par les chaleurs de 1863 et un portrait d’Eugène-Gillion de Trazegnies, tout aussi bouilli, qui se trouve actuellement, quelque peu rafraîchi, dans une chambre d’amis. Ces deux chromos anthracite encadraient la reconstitution proprement répugnante d’une peinture représentant Alexandre-Constantin de Nassau-Corroy, Grand-Doyen de Liège. Ce tableau-là avait entièrement disparu dans l’incendie de 1863. Au milieu des gravats on avait retrouvé un petit bout de toile avec une inscription qui authentifiait le personnage. Au début du XXe siècle, Marie de Villegas crut bon de ressusciter le bon ecclésiastique. On ne peut pas dire qu’elle se fût adressée à un nouveau Rubens. Le portrait est massif et terne; le Grand Doyen a un visage de bœuf à la mode avec les mains du boucher qui en découpe les morceaux. Ma mère l’a placé dans le vestibule au rempart où, grâce à Dieu, il n’attire l’attention de personne. C’est sans doute cette pénurie d’images acceptables qui m’a toujours fait regretter de manquer de portraits de famille. Sous l’écclésiastique de saindoux, il y avait un piano-buffet Erard en bois de rose. De nos jours, pas plus qu’autrefois, il n’émet une seule note juste. J’aimais jadis faire circuler mes mains au hasard de l’ivoire (je n’ai pas le moindre don de pianiste) pour accompagner ces chants désespérés qui sont toujours les plus beaux. Actuellement, j’ai placé cette usine à fausses notes dans ce que je surnomme la «chambre d’amour» en précisant que seuls les amoureux transis produisent de touchantes dissonances.

Descendons l’escalier. Dans le vestibule d’entrée, il y avait peu d’objets remarquables sinon un joli banc de bois polychrome d’origine italienne et un cartel Louis XVI sans grand relief. J’ai déjà décrit la salle à manger de marbre. Quand on pénétrait dans le «salon aux toiles», le délabrement de ces magnifiques peintures étonnait. Il faut dire que, durant la guerre, des officiers allemands les avaient lacérées à coup de baïonnettes afin de découvrir derrière elles d’éventuels trésors cachés. Bien plus tard, en ôtant les boiseries pour une petite réparation, mes parents ont retrouvé deux boucles de souliers ornées de «cailloux du Rhin», les diamants du pauvre. Le salon était correctement meublé: un beau bureau plat d’époque Louis XV, le petit secrétaire en vernis Martin qui se trouve actuellement dans le fumoir, une belle commode «Transition» en marqueterie et tout un mobilier Louis XVI dont certains sièges, apparemment, étaient des copies plus tardives. A cela, mon grand-père avait ajouté un immense canapé doré, recouvert d’une sorte de brocart, qu’il avait acquis dans une salle de vente. Tout le monde s’accordait à la trouver affreux, mais, en le regardant sur d’anciennes photos, je me dis que c’était une fort belle pièce, malheureusement vendue en 1957 après la mort de son acheteur. Vers le parc, il n’y avait pas, comme aujourd’hui, une porte-fenêtre, mais une cheminée en marbre rose et en forme d’arcade, laquelle semblait purement décorative, puisqu’elle était surmontée d’une grande croisée à deux battants. Je me souviens qu’une pendule en marbre, la décorait, mais je ne pourrais plus la décrire. La pièce était éclairée par un lustre en bois peint qui n’avait rien – mais vraiment rien – de remarquable.

Le grand salon qui se trouvait en enfilade était, comme de nos jours, emplis de tableaux, dont certains de très bonne qualité: un Berchem (il y est revenu), un Jacques d’Arthois (mon cousin Alec de Selliers m’en a prêté un autre), un Guido Reni et de très nombreuses petites peintures flamandes allant du XVIIe au XVIIIe siècle. La magnifique armoire Louis XVI (également achetée par mon grand-père), qui se trouve actuellement dans le grand vestibule, trônait d’un côté, en face d’un lit-breton qui enchantait les enfants espiègles, car on pouvait s’y installer profondément et l’emplir d’une lumière tamisée grâce à un petit interrupteur et à un plafonnier en verre dépoli. Une somptueuse cheminée en marbre gris, ornée de colonnes torses, ajoutait sa note rubénienne au salon. Au dessus de celle-ci, notre grand Saint Sébastien attribué à Van Dyck donnait toute leur majesté à ces lieux. En revanche, le mobilier était plutôt affligeant: à part deux cabinets anversois d’ébène et d’ivoire, d’énormes meubles en bois noir ou en chêne sculpté, affichant sans pudeur leur origine «fin du XIXe siècle», des sièges recouverts de tapisseries armoriées ou de faux décors à la Louis XIV, des lampes et des bronzes plutôt bourgeois. Ce n’était pas la gloire. Les portes-fenêtres de la pelouse arrière se trouvaient alors dans cette pièce centrale. Près de celle de gauche, en-dessous du Jacques d’Arthois, un coffre ancien en chêne contenait les raquettes et les balles indispensables au tennis proche. Quant au lustre central, c’était le luminaire en bronze, sommé d’un aigle à deux têtes, qui a éclairé notre vestibule jusqu’en 2009. Ma mère méprisait cet ersatz de décoration à la flamande. Nous avons appris, bien plus tard, qu’il était d’origine allemande et datait vraisemblablement du XVIIe siècle. Les boiseries et les portes s’harmonisaient au plafond à caisson, genre Cheverny, que l’arrière arrière-grand-père avait refait après l’incendie de 1863.

On arrivait ensuite au petit escalier en bois de l’aile nord. Il était encore plus sombre qu’aujourd’hui. En effet à l’étage, ce n’est pas sur une sorte de vestibule qu’il accédait à la lumière, mais sur une méchante porte, toujours fermée, que défendait comme un pâle fantôme, un voyant en verre dépoli (grande invention du XIXe siècle qui laissait passer une demi-lumière sans pour autant révéler les éventuels déshabillés qui se seraient trouvés au-delà). L’infâme garnement qu’il m’arrivait d’être avait découvert sous cet escalier un grand abat-jour en tissu avec des «floches». A l’époque, je m’amusais aussi en faisant briller le phosphore des allumettes (horresco referens!). J’ai donc voulu voir ce qui arriverait si je faisais brûler ce stupide abat-jour. Les flammes étaient belles, hautes et dorées. Heureusement, ma tante Magdeleine, qui passait dans l’enfilade des salons, s’aperçut de l’attentat terroriste et intervint à la vitesse de l’éclair pour étouffer l’incendie à coups de pied. Je n’ai même pas le souvenir d’avoir reçu une bonne claque.

Ce qui est aujourd’hui le «salon polonais» est un endroit qui enchantait mon âme. Au début des années vingt, mes grands-parents, qui venaient de s’installer intra muros après la grande guerre et le décès de mon arrière-grand-mère, avaient eu l’idée curieuse d’utiliser un «décorateur» pour faire le plein d’un Moyen Âge de convention. Les fenêtres étaient donc en verre inégal, serti dans des soudures de plomb, tout cela pour injecter à l’endroit une lumière lugubre. Les murs étaient tendus de damas bleu, avec de hautes boiseries en chêne sur le rebord desquelles on avait posé des objets en étain. A droite, un immense lit à baldaquin, flanqué de quatre colonnes torsadées, servait de divan. J’y voyais, bien sûr, celui de la «princesse sur un pois» A gauche, une cheminée, surmonté d’un manteau en carton-pâte, était défendue par de grands lions rugissants ( presque des lions des cavernes). Chaque linteau portait un visage: celui d’un homme et d’une femme. Si le carton-pâte a depuis longtemps terminé sa vie dans une décharge, les deux linteaux ont été déplacés dans ce qui fut, durant une vingtaine d’années, ma chambre de la tour. Ils y rugissent toujours. Pour ajouter à l’infortune générale, tout un mobilier en chêne, avec des volutes et des feuilles déployées, arborait triomphalement les armes Trazegnies-Romrée ainsi que la date de 1848. L’ensemble paraissait à ma mère du plus parfait mauvais goût (je dois avouer qu’elle avait raison), mais j’y retrouvais l’atmosphère excitante de Gustave Doré. Ce bric-à-brac fut mis en salle de vente au moment de la succession de 1957. Où sont donc partis les meubles à nos armes qui ont aujourd’hui 166 ans et qui sont plus éloignés de moi qu’à ma naissance les pompes de Versailles? J’en veux encore à la génération précédente d’avoir liquidé pour une croûte de pain des témoins de notre histoire qu’on jugerait actuellement pittoresques.

Derrière le salon Gustave Doré (un nid à fantômes bien sûr) apparaissait le bureau de la tour, en l’occurrence celui de mon père, jeune homme. A présent, c’est vrai – on l’a prouvé – cette pièce est le véritable «home sweet home» des spectres dans notre maison peu ordinaire. A l’époque, les murs étaient lambrissés de panneaux de bois (qui sont venus plus tard décorer la plupart des embrasures de fenêtre); le jour se glissait en robe de deuil à travers d’autres vitres plombées et, en face de la personne qui y accédait, deux médaillons peints en faux bronze étaient des copies du mausolée des Trazegnies à Nivelles, datant du XVIIe siècle. On y voyait d’un côté Jacqueline de Trazegnies, fille de Procope et de Louise-Marie d’Aragon, et de l’autre Anne de Trazegnies, fille de Charles et d’Adrienne de Gavre. Tout petit, ces deux noms me donnaient d’indicibles frissons. Je voyais les Trazegnies voguer sur une nef, étincelante d’armures dorées, dans un cortège de rois et d’infantes. Le nom de Gavre ne me disait rien, mais il me parlait. Ou plutôt il me chantait quelque chose de profond. C’était un chœur où de nobles voix de basse résonnaient, soutenues par un ison mystérieux.

En allant vers l’aile nord, nous entrions dans le fumoir. Le nom est resté. La pièce était séparée en deux par une arcade. Je ne me souviens que de la cheminée en chêne décoré d’angelots (elle se trouve quelque part dans le «vieux quartier») et de l’énorme bibliothèque, faite du même bois – mais plus jeune – qu’ornementaient des colonnes en spirale. C’est là qu’en feuilletant des livres anciens, j’ai pour la première tremblé de bonheur en lisant des généalogies qui citaient notre nom, comme Marcel Thiry frémissait au nom de Vancouver. Sur le panneau libre, qui était en fait l’ancien mur d’enceinte, le grand portrait des Trazegnies et des Croÿ par Doncre s’inscrivait à l’époque dans un cadre noir et or, avec un blason très 1880. Il arrivait qu’en hiver, pour économiser le chauffage, on dressait une table dans ce salon. Nous mangions alors devant un feu de bois chaud et crépitant. Je ne sais pas pourquoi, j’ai encore à mémoire une soupe aux carottes dans une vaisselle blanche, avec de lourdes cuillers du XVIIIe siècle en argent massif. Bien entendu, tout le train de vie nous suivait, à quarante mètres de la grande salle à manger, et le maître d’hôtel n’avait que plus de distance à parcourir entre les cuisines et cette pièce reculée.

Le bel escalier du vestibule qui suivait n’a pas changé, sauf qu’à l’époque, on l’entretenait au savon noir, ce qui donnait au vieux chêne une teinte de blonde décolorée. La porte vers la cour était étroite et décentrée. C’est en 1957 que l’architecte Bonaert a remis au centre une porte-fenêtre de style XVIIIe siècle, à vrai dire plus convenable que ce boyau de service. On tombait immédiatement sur un escalier de pierre qui, par un double embranchement, descendait vers les deux caves à vin. En 1940, mes grands-parents en avaient masqué l’accès par des montagnes de bûches. Les Français ont immédiatement découvert le pot aux roses et s’offrirent une nuit d’orgie à boire les meilleurs crus. C’est ainsi que nos protecteurs du sud venaient défendre la neutralité belge. Le vin de Bordeaux aidant (après tout, ils ne faisaient que récupérer une richesse nationale), ils eurent l’idée de tirer dans les meubles (cela vous pose un conquérant), de jeter ceux-ci par la fenêtre et de répandre sur le sol un compost de journaux, de livres anciens, de bouteilles vides et d’engrais naturel (made in France) destiné sans doute à favoriser dans nos salons la culture du tabac. La tâche leur fut d’autant moins pénible qu’ils avaient auparavant brisé toutes les vitres. Bien sûr, je n’étais pas encore né, mais j’ai pu écouter avec passion les récits de ce que ma tante Magdeleine a trouvé un mois plus tard quand toute la famille – un peu dépitée – revint de Bretagne en train. Très peu de temps après cette nuit de pillage, les Allemands arrivèrent. Chez eux, tout était organisé, prussien, exemplaire. Pas question de casser ni de boire! On se contenta de voler systématiquement des argenteries, un immense service de table en vermeil, une collection d’armes anciennes (sans doute pensaient-ils déjà à la conquête des steppes russes), des tableaux et autres babioles. Heureusement Goering n’avait jamais envoyé de sbires à Corroy, et la plupart de nos modestes collections restèrent sur place (ou du moins dans les fossés où les avaient jetées les Français).

L’escalier à cette époque était décoré d’assez ternes gravures et peint à la chaux. Au-dessus de la porte menant au bureau du grand-père, un petit tableau, couleur caramel, s’est révélé par la suite être la charmante vue de Corroy vers 1810, laquelle orne à présent le salon vert.

Le bureau de mon grand-père était, lui aussi, décalé par rapport à notre actuelle salle à manger verte. Il était sombre comme un daguerréotype. Une cheminée de marbre Louis-Philippe (aujourd’hui dans ma chambre) abritait un poêle au charbon que venait allumer chaque matin le vieil Ernest, seul bipède admis à pénétrer dans la pièce en l’absence du maître des lieux. Tous les murs étaient masqués par de grandes bibliothèques en chêne. Dans le fond, celle qui est devenue la vitrine néogothique du «salon polonais» abritait un nombre incalculable d’ouvrages sur l’agriculture, héritage d’Edouard de Trazegnies. Son digne fils était un collectionneur de choses inutiles: tubes d’aspirine en verre, boîtes d’allumettes «Union Match» et prospectus apportés par la poste. Tout cela fut jeté après sa mort, mais enchanta les trois enfants que nous étions: les boîtes d’allumettes devenaient un jeu de lego et les tubes en verre dans ces constructions préfiguraient le monde du futur, comme des cheminées d’usines qui auraient distillé de l’essence de rose. Après la mort de cet excellent homme qu’était Othon de Trazegnies, on découvrit dans «l’enfer» de sa bibliothèque deux ou trois livres d’érotisme 1900 – c’est-à-dire nul – que ma chère mère, brusquement très vertueuse, jeta sans doute un peu plus tard dans un autodafé. Au centre de la pièce, mon grand-père travaillait, écrivait ou lisait, des jours durant, tel un nouveau président Loubet sous les lustres de l’Elysée. Il recevait parfois ses petits-enfants, avec un bon sourire, et leur offrait toujours l’un ou l’autre tube vide d’aspirine… C’est dans ce bureau qu’en 1944, durant toute une nuit de bombardements, il eut avec le commandant allemand qui occupait Corroy une conversation où les deux ennemis évoquèrent l’effondrement du Reich. Rappelons qu’à cette époque, la langue maternelle des enfants de «bonne famille» était celle de Goethe.

A côté du bureau se trouvait un débarras (avec le beau meuble Louis XV qui orne de nos jours le vestibule au rempart, à cinq mètres de là) où mon grand-père faisait de petites réparations. La pièce a disparu quand on créa l’actuelle salle à manger, mais je me souviens très bien y avoir joué avec des disques en zinc, gravés par mon père lui-même qui était un bricoleur de génie. J’ai honte d’avouer que je m’y suis aussi amusé à pulvériser avec une masse une petite chaise de cuisine Louis XVI. Quant au vestibule au rempart, tout crépi de blanc, il n’avait aucun caractère. A l’étage se trouvait sur le palier un WC où, à mes heures perdues, je me souviens d’avoir lu un vieil article sur le docteur Knock.

Revenons à l’étage et partons du grand vestibule. A droite du piano Erard, une petite porte, peinte en faux chêne (bien sûr) donnait accès au long et sinistre corridor de l’aile Est. C’était notre aire de jeu, car on pouvait y courir à perdre le souffle, y jouer à cache-cache et tourner à angle droit vers la «chambre jaune», sortie d’un roman de Gaston Leroux. Cinq portes de couleur «boue d’Egypte à la crotte de chameau» correspondait aux longues chambres d’amis, créées après l’incendie de 1863. La première était la mienne. J’avais mon lit en acajou, ma table de nuit du même bois (contenant le vase ad hoc, heureusement sans triangle biblique ni inscription «Dieu te voit», pas plus qu’une reproduction de nos armoiries…) et le meuble de toilette, avec plaque de marbre, vase et broc (c’est-à-dire pas du tout ce que le lecteur très moyen pourrait assimiler à un «buen retiro»). Quand j’y arrivais au début de juillet pour les vacances, j’étais aussi enivré qui si l’on m’avait offert le monde. Il s’y trouvait une armoire assez quelconque et des gravures dont aucune ne m’a laissé une impression inoubliable. Bien entendu, chaque chambre était dominée par un crucifix. Le papier peint représentait de petites fleurs à dominante rose.

La chambre suivante, de couleur jaune, avec une armoire murale, était celle de mon frère cadet. Elle faisait pendant à la mienne. La troisième chambre offrait un aspect bien plus «château». C’était celle qu’occupait parfois la tante Liline, alias Caroline de Trazegnies, épouse d’Edwin Case of Redhazels and Shenstone Moss, sœur aînée de mon grand-père, qui faisait très «Downton Abbey». Elle était charmante, fort distinguée, et nous racontait des histoires dont je n’ai rien retenu. Ma grand-mère ne l’aimait pas trop et détestait cordialement son mari britannique mort avant la guerre. Il faut dire que «l’oncle Edwin» prenait pas mal de place et descendait tous les matins en disant (très haut) à mon grand-père: Ah! mon cher Othon, je ne sais vraiment pas comment dépenser mes revenus, phrase qui faisait perdre à ma grand-mère une partie de son éducation chrétienne en l’incitant à grincer des dents1.

La chambre était rose, avec des meubles en bois de rose ou en acajou, bref tout ce qu’il fallait pour persuader une dame âgée qu’elle était encore une fringante célibataire. Hélas! la chère tante Liline périt de manière atroce en sortant de sa maison, rue Belliard à Bruxelles. Comme elle n’entendait plus très bien, elle se fit happer par un tram et disparut dans l’enchevêtrement de ses roues d’acier. Sa belle-fille, qui accourut immédiatement, raconta qu’elle vivait encore, toute broyée dans son horizon de fer, et qu’elle lui adressa un triste sourire. Quand on voulut annoncer la nouvelle à mon grand-père, mes tantes s’ingéniant à utiliser des périphrases compliquées pour ne pas lui causer un choc fatal, sa seule réaction fut: Cette sotte Liline! Je lui avais toujours dit qu’elle se ferait écraser par un tram!

Venait ensuite la chambre 4. Là, séjournait parfois la tante Minette, sœur de Liline et d’Othon, qui ressemblait, disait-on à Philippe le Bon, mais, selon moi, plutôt à la momie de Ramsès II. Elle était incroyablement maigre, incroyablement vieille et parcheminée, jamais avare de propos discrets et insignifiants, très pieuse (après sa mort, nous apprîmes qu’elle avait fait sa profession de Foi), très gentille avec nous, bien sûr, et – pour tout résumer – parfaitement spectrale. La première fois que ma mère fut invitée à Corroy, alors que se dessinaient les fiançailles, mon père – éternel plaisantin – alla droit au fantôme en disant: Ma tante, puis-je vous présenter Marie-Claire Nothomb qui est une jeune danseuse de corde? Regardant la jeune fille aussi intimidée que désorientée, la tante Minette esquissa un pâle sourire sur son visage de Sainte Plectrude et répondit quelque chose du genre: Comme c’est intéressant, ma petite!

Dans son testament, elle léguait toute sa fortune à ses neveux et, à mon père, sa part dans les livres de Corroy, à condition que celui-ci brûlât de bien pernicieux ouvrages comme «Le Rouge et le Noir» ou «Le Père Goriot» sur lesquels elle n’avait jamais pu mettre la main ni sa torche vengeresse. Souvent, je pense à ces nombreuses personnes transparentes qui hantent les généalogies et qui n’existent que par leur accrochage à quelque illustre lignée.

La chambre de tante Minette était entièrement recouverte de perse bleue des années 1860. Ma mère put récupérer ce joli tissu, le fit laver et s’en servit pour décorer ce qui est aujourd’hui mon salon du premier étage. Ce tissu avait un équivalent «papier», car une des chambres du château Bayard à Dhuy (de nos jours propriété des Bergeyck, mais autrefois résidence de leurs ancêtres Namur d’Elzée, très liés à Corroy) est ornée de motifs identiques. Tant le lit que l’armoire étaient en chêne ciré dans le genre liégeois.

La dernière chambre de la partie longue du couloir servait à loger ma tante Anne (baronne Lunden) quand elle séjournait à Corroy. On l’avait réaménagée dans les années trente avec un mobilier en chêne de vague inspiration Art Déco, mais surtout d’une espèce assez banale. Le sol, recouvert de balatum, n’était pas vraiment digne de Corroy. Mes parents firent chercher des planches en vieux chêne au grenier pour aménager ce qui fut l’antre de ma sœur avant d’être récupéré par ma mère. C’est là qu’elle poussa son dernier soupir le 6 avril 2009.

Au-delà de cette pièce, il y avait une sixième porte, aussi laide que les autres, mais garnie d’un verre dépoli. Elle ouvrait sur un débarras étroit qu’éclairait aussi une fenêtre intérieure orientée vers le couloir d’angle. Dans le fond du premier couloir, un renfoncement contenait deux portes contiguës. L’une desservait un petit W.C. et l’autre était toujours fermée à clé. J’étais déjà sorti de l’enfance quand je pus explorer la cachette de Barbe Bleue. Il s’agissait d’une bibliothèque très riche installée dans la tour Nord. Très riche, mais couverte de poussière et de toiles d’araignées ! Par quelle aberration verrouillait-on le seul endroit où se cachait le savoir ? Comme la plupart des livres étaient fort anciens, peut-être estimait-on que ce savoir était dépassé. A présent, la tour forme un petit appartement qui se compose d’une fort belle chambre d’amis et d’une salle de bain prenant tout l’espace de l’ancien W.C.

Après avoir tourné vers la gauche en face de cette porte, on passait devant la fenêtre du débarras et la porte de l’escalier sombre déjà décrit pour arriver à un petit vestibule obscur. Celui-ci permettait d’accéder à la chambre jaune. On l’avait ainsi surnommée parce qu’elle était recouverte d’un papier peint à lignes, de la couleur que je vous laisse deviner. Cette chambre servit longtemps à ma mère et fut transformée ensuite en salon. C’est là que mon frère et moi logions dans notre prime enfance. Les belles boiseries Louis XVI entouraient une alcôve où s’installait notre bonne, tandis que la porte de droite permettait de se rendre à un cabinet de toilette sommaire. Les meubles n’étaient pas très recherchés. Il est vrai que cette pièce nous servait de salle de jeux. Le parquet se composait de planches de sapin dont les échardes nous blessaient souvent les genoux. Mon frère Charles-Antoine dormait contre le mur du rempart. Je me trouvais dans un lit à peine plus grand à droite de la cheminée. En hiver, rien ne me fascinait plus que de voir tout près de moi la lumière rouge et réconfortante du bois se consumant dans le poêle de fonte. Au-dessus de mon lit, deux gravures anglaises du début du XVIIIe siècle représentaient des «beauties». C’est en voulant enlever une toile d’araignée à l’une d’elle que je fis tomber le balai salvateur sur les cheveux blancs de ma grand-mère dont je vois encore le geste des mains pour se protéger et dont j’entends le cri de frayeur. Je crus vraiment l’avoir assassinée.

En sortant de la pièce, on devait passer par une des magnifiques portes du XVIIIe siècle qui avaient été épargnées par le feu de 1863, comme toute l’aile Nord. Nous arrivions au bel escalier en chêne blond que j’ai décrit auparavant. La rampe offrait une déclivité propice aux meilleurs skieurs. A l’âge de neuf ans, je commençai à descendre sur le ventre, la tête du côté du vide et les jambes vers l’escalier. Arrivé au coude de changement de palier, je fus déséquilibré et tombai comme une pierre, le crâne vers le bas. Je me suis réveillé deux ou trois heures plus tard dans mon lit, avec une commotion cérébrale. On m’avait retrouvé, évanoui, sur les marches de l’escalier de pierre qui menait à la cave à vin. Ma tête était passée à un centimètre de la pointe redoutable que formait la pierre d’angle. En fouillant dans ma mémoire, une seule image de chute revint à mon esprit : un instant bref et terrifiant vers une mort presque inévitable. Ma grand-mère me dit que des anges m’avaient soutenu et m’avaient préservé de la dislocation. A 72 ans, je pense parfois qu’elle avait raison, tant ma survie apparaît inexplicable2. J’ai souvent imaginé que j’étais peut-être mort et qu’on m’avait ramené en ce monde pour que j’y exerce une mission. Ceci dit, il faudra attendre mon véritable décès pour porter un jugement critique sur cette phrase passablement prétentieuse. Depuis lors, j’ai compris que ma vie ne serait pas exactement comme celle des autres et je m’en suis accommodé.

A côté de la porte de la chambre jaune, un raide canapé Restauration, un peu diminué à la suite d’un petit incendie, montait la garde. Il était surplombé par une gravure romantique assez connue, représentant le «Compromis des Nobles» de 1566. J’ignorais alors que cette fameuse séance avait eu lieu dans le palais du comte de Culembourg, mon lointain oncle (sa sœur avait épousé Charles Ier de Trazegnies) qui possédait la quatrième fortune des Pays-Bas. Ce qui m’impressionnait dans cette représentation, ce n’était pas Philippe de Montmorency, comte de Hornes, que je trouvais assez quelconque, mais le très imposant Lamoral, comte d’Egmont, prince de Gavre, assis dans un fauteuil à l’avant-plan. Je pensais que sa position – la jambe droite repliée et la jambe gauche étirée devant lui – était celle d’un seigneur. Pourquoi ? Seuls mes gènes pourraient l’expliquer. On le voyait de profil, et cette belle silhouette à la Romaine paraissait dominer toute la réunion. D’autres de mes ancêtres, comme Philippe de Namur, avaient participé à cette assemblée de «gueux» qui fut à notre révolution des Pays-Bas ce que le «Serment du jeu de paume» fut à la révolution française. Inutile de préciser que ce beau monde passa sous la hache du bourreau, sauf Culembourg qui se réfugia dans ses terres allemandes, avant de marier sa fille unique au margrave de Bade-Dourlach puis au comte de Hohenzollern-Sigmaringen. Charles de Trazegnies s’était prudemment retiré dans son Hainaut natal. La destruction de son magnifique château par les troupes d’Henri II en 1554 l’avait sans doute découragé de toute aventure séditieuse. Seules ses possessions zélandaises lui offraient une sorte d’asile, un asile d’ailleurs illusoire, car les Calvinistes se débarrassèrent à cette occasion de leurs anciens seigneurs catholiques.

Pardon de cette parenthèse ! La porte d’en face était celle de la «Chambre bleue», celle où logeaient mes parents au début de leur mariage : une pièce garnie d’un très beau, mais très massif, mobilier Empire et recouverte d’un damas bleu foncé qui lui donnait une allure funèbre. Détail notable : elle possédait deux cabinets de toilette, comme au XVIIIe siècle (mais, à cette époque, le second servait de chambre à coucher au valet qui devait rester à proximité du maître). Derrière celui-ci, un petit escalier de pierre menait à la tour qui fut ma chambre de jeune homme et où je reçois désormais des invités. Dans les années cinquante, cette pièce était complètement abandonnée. Seule une gravure romantique, «l’avalanche», qui représente une femme et un enfant pris dans une catastrophe neigeuse, ornait le cabinet de toilette et me causait un effroi ravissant.

Derrière la tour, la grande galerie de l’aile Ouest était à peu près vide, à l’exception de la magnifique armoire du XVIIIe siècle qui a retrouvé sa vocation murale dans notre actuelle salle à manger.  Le «Vieux quartier» qui suivait était en meilleur état qu’aujourd’hui. Ses plafonds ne s’étaient pas encore effondrés sous le poids des chênes que stockait mon grand-père, mais il contenait le même bric-à-brac que de nos jours.

A côté de cela, le château possédait un nombre considérable de greniers, de caves et de pièces abandonnées, comme l’ancienne forge du château, dans la tour sud.

Le parc de Corroy fut aménagé au XVIIIe siècle. Il s’agissait à l’époque d’un jardin français d’un peu moins de dix hectares. Au XIXe siècle, on l’agrandit en créant un étang là où il n’y avait que des boues et en plantant des arbres d’essences diverses. Seuls subsistent du siècle des lumières l’orangerie (ancien théâtre), le mur du potager et la glacière ovoïde. En face de cette dernière, une butte, plantée de cinq frênes, portait peut-être une statue de l’Amour. Pour le reste, le parc fut plutôt négligé. Mon arrière-grand-père, Edouard de Trazegnies, dépensa des sommes considérables pour rendre ses fossés plus étanches. Malheureusement, il sema aussi des orties pour favoriser l’élevage de faisans (les habitants de Corroy sont surnommés de la sorte), ce qui allait causer pas mal de soucis aux générations ultérieures.

Dans mon enfance, il y avait trois jardiniers qui travaillaient chaque jour avec des instruments à l’ancienne. Les chemins étaient bien tracés et ratissés, les buissons coupés, les orties fauchées, mais il n’existait pas de vraies pelouses. A l’arrière du château, on se contentait de cendrée et de parterres somme toutes assez bourgeois devant le tennis qu’avait créé mon grand-père en un temps où les jeunes gens ne voyageaient pas en été, mais se rendaient des «visites de châteaux», avec thé, boissons fraiches et petits gâteaux (disons plutôt : gaufres, madeleines et galettes). Entre l’espace cendré et le tennis, quatre grands vases en fonte dans le genre de Schinkel contenaient des géraniums. Des bancs peints en blanc étaient disposés à cet endroit durant l’été. Ils entouraient une table de jardin verte sur laquelle les domestiques venaient déposer un agréable goûter quand le ciel permettait cette escapade vers l’extérieur. Les tasses en porcelaine et l’argenterie ostentatoire rendaient ce moment pleinement anachronique. Ma grand-mère avait aussi fait tracer un long parterre de roses. Au-delà du tennis, il n’y avait que des herbes hautes, débordant de marguerites. Au milieu de cet aimable chaos, deux gros massifs de lilas et deux noyers opéraient une légère diversion. Tout en bas, des marguerites, une vénérable châtaignier surplombait le «banc du soir» où mes grands-parents venaient parfois contempler les derniers rayons du soleil qui descendait derrière les murailles. Quand il faisait très chaud, la jeune génération (celle de mes parents) osait quelques baignades dans l’étang qui était fort boueux.

Si le parc manquait un peu d’allure, que dire du poulailler qui occupait l’escarpe sud, entre la tour Est et la tour dite «au charbon» ? Entouré d’une clôture en treillis Bekaert, cet espace, où galopaient les poules et un coq très fier de lui, offrait cependant deux avantages : 1) nous avions des œufs frais chaque matin qu’avec le vieil Ernest nous allions découvrir à l’étage inférieur de la tour où ces dames «mettaient bas» généreusement 2) Les nids de poule avaient permis audit Ernest de réaliser durant la guerre son plus haut fait d’arme. Il y avait caché toute une argenterie (malheureusement la moins belle) qui échappa à la convoitise teutonne. C’est ainsi que, rétrospectivement, j’ai appris que la collecte des œufs n’entrait pas dans les plans d’état-major de l’armée du général Gamelin ni de celle du Führer.

Devant le château existait un complexe formé par l’orangerie et par un imposant jardin d’hiver. Avant la guerre, on y cultivait des orchidées. Mais faute de moyens (ou de réelle envie), mes grands-parents le laissèrent à l’abandon. Au point que mes parents durent le faire raser en 1957. En dessous de cette construction de fonte et de verre, les constructeurs avaient creusé des caves où était à l’origine installé un chauffage central au charbon. Ainsi les générations précédentes pouvaient-elles se promener en redingote et en crinolines dans ce jardin, cueillir des fleurs et se pencher à la margelle d’un puits, alors que les environs connaissaient la boue ou la neige. En face de l’orangerie, un mur de briques, orné de pierres de taille, cachait deux étages de serres (six en tout) où l’on faisait pousser la vigne et d’autres arbres fruitiers plus exotiques. C’est là que commençait le verger qui abondait en nèfles, en pommes, en poires, en prunes et en reines Claude. Le potager lui-même s’étendait sous la protection d’un vieux mur de briques et couvrait un hectare. Tous les légumes imaginables y étaient cultivés afin d’assurer au château une autarcie totale : radis, laitues en genres divers, persil, estragon, ciboulette, cerfeuil, pommes de terre, petits pois, haricots, tomates, artichauts, pourpier, scaroles, endives, asperges, cresson, oignons, courgettes, épinards, navets, carottes, concombres, à côté de fruits saisonniers comme les fraises, les groseilles, les framboises, le cassis et les groseilles à maquereau. Contre le mur poussaient différentes variétés de pêches, brugnons, pommes, poires, coings, abricots et prunes. Enfin, vers l’ouest, d’immenses cerisiers, dans leur générosité illimitée, accueillaient mon frère, ma sœur et moi qui passions des après-midi entiers à nous gaver de cerises jaunes, rouges ou noires, sans compter les cerises du nord avec lesquelles les grandes personnes faisaient des confitures. Cette orgie saisonnière nous valait parfois quelques crampes à l’heure du dîner. Nous devions l’arrêter pour retourner à la maison quand sonnait la cloche accrochée près de la cuisine : première sonnerie à midi et quart pour signaler à tout le monde qu’il était temps de se laver les mains, deuxième sonnerie à midi et demi qui annonçait le moment de passer à table. Même chose dans la fraicheur du soir. Aucun retard n’était évidemment autorisé. Nous devions arriver propres, les mains lavées et les cheveux bien peignés. Si les vêtements étaient sales, nous avions l’obligation de nous changer en hâte avec l’aide de notre bonne et des femmes de chambre. Au début de l’été, on nous demandait d’effranger des branches de tilleuls pour en recueillir les fleurs. Celles-ci étaient mises à sécher sur du papier journal puis rangées dans des boîtes en fer pour former les tisanes de l’hiver. Un peu plus, tard, nous nous délections de noisettes. A l’automne, c’était la course aux châtaignes et aux noix. Pendant des heures, nous mangions avec un peu de beurre des «marrons» que l’on avait fait éclater sur un poêle, ou des noix dont il fallait enlever la petite peau tenace et qui se croquaient avec du sel.

Mes grands-parents recevaient de leurs fermiers le lait, la crème, la farine, le beurre, la viande et la volaille. Le poulailler nous fournissait les œufs et la poule au pot d’Henri IV, tandis que les chasses d’automne amenaient au château des montagnes de gibier. De ce fait, seuls le sel, le sucre, les citrons, les épices, le thé et le café étaient achetés en magasin. La cave contenait assez de bouteilles pour tenir un an. Ainsi Corroy vivait-il en parfaite indépendance. Le personnel de la cuisine transformait ces ingrédients en repas très classiques, mais aussi délicieux qu’écologiques. Bien entendu, d’autres petits bonheurs industriels, comme le chocolat et les bonbons, venaient améliorer notre ordinaire. Le village disposait d’un boucher (aux interventions rares) et d’un boulanger qui nous apportait une vingtaine de pains pour la semaine. Grâce à cet ingénieux système, il y avait au moins un jour où nous ne mangions pas de pain rassis. En effet, ces grands cubes rectangulaires étaient déposés dans des huches aériennes qui pendaient aux plafonds d’une des caves… Grâce à Dieu, l’être humain avait déjà inventé les grille-pain. Et puis, chaque matin, la portion de beurre moulée à la forme d’une fleur des champs, compensait ce désagrément en éveillant nos papilles, de même que les exquises confitures de groseille et de coing dont la cuisinière surveillait la fabrication dans des bassines en cuivre rouge.

On achetait le café vert et on le torréfiait devant la cuisine, dans une sorte d’énorme cylindre en fer, avec des trous. Heureuse époque où il fallait tout faire à la main, y compris plumer et vider les oiseaux et parfois couper la tête à une poule infortunée !

Au cours de ma prime jeunesse, c’est-à-dire après la guerre, mon grand-père donna encore quelques chasses dans les bois de Chênemont, de Pucet et du Moulin, lesquels bordaient la grande plaine agricole de la ferme de Chênemont. La seigneurie du même nom se signalait par une histoire en dents de scie. Dépendant de Corroy au Moyen-Âge, elle fournissait au château le chêne qui lui était indispensable. Il fallait bien construire ou restaurer des hourds, des escaliers mobiles, des charpentes et des chambres lambrissées. Elle devint par la suite plus ou moins autonome sous la famille de Pierre de Croix et de son épouse, Marie de Ligne de Ham. En 1565, la seigneurie fut achetée par René de Nassau, seigneur de Corroy. Lors des débâcles financières successives de mon arrière-grand-père, Edouard de Trazegnies, le bois et les terres environnantes passèrent à la trappe. Mais mon autre arrière-grand-père, Victor de Fœstraets racheta le tout pour l’offrir à sa fille Marie quand elle épousa mon grand-père en 1907. La ferme et les terres furent reprises par ma tante Lunden qui les revendit presque aussitôt. Ma tante Magdeleine me légua ses biens en 1994. Ceux-ci comprenaient le bois de Chênemont. Hélas ! j’ai dû le vendre à réméré en 2010 pour rembourser des dettes consécutives à mon achat du château.  J’ai toujours l’espoir de récupérer cet endroit dont les falaises, les combes, les précipices et les mystères archéologiques m’ont séduit depuis le plus jeune âge. En réalité, ce bois est assez mystérieux. Sur base d’arguments que je ne développe pas ici, je pense qu’il pourrait bien être le site tant recherché de la forteresse des Aduatiques, prise par Jules César.

Je ne participais évidemment pas aux exploits cynégétiques de la famille, mais j’ai néanmoins en tête quelques images. Une dizaine de traqueurs battaient les buissons, tandis qu’un peu plus loin, des adultes très distingués emplissaient les futaies de leurs pif !paf ! In fine, on exposait dans la cour du château un nombre impressionnant de lièvres, de chevreuils, de faisans et d’autres volatiles qui n’avaient demandé à personne l’honneur de finir aussi tristement sur nos tables. Le déjeuner de chasse était donné dans la grande salle de la vieille ferme du XVIe siècle (dont l’entrée est toujours ornée des armes Nassau-Namur). Les temps ont changé, car le décor rural de cette époque était encore de belle qualité : murs chaulés, majestueuses armoires en vieux chêne, lourde table de cuisine datant du XVIIIe siècle, chaises simples et bancs du même bois, cuivres étincelants, nappes à carreau et vaste cheminée où les mets étaient préparés dans de grands chaudrons. Même les assiettes du fermier étaient en jolie faïence blanche. Rétrospectivement, je me retrouve en souvenir dans la Normandie de Maupassant. Mon grand-père et ma grand-mère y arrivaient en seigneurs des lieux et faisaient l’objet d’une profonde déférence. Bien plus tard, une charmante vieille dame du village m’a confié : On avait tant de respect pour Monsieur le Marquis et pour Madame la Marquise. Avec mon amie, on se demandait parfois s’ils «allaient à la toilette» comme tout le monde. Mystère, mystère en effet ! Tout ce que je peux dire est que cet aspect de l’existence faisait l’objet d’une discrétion proche d’un dossier de l’OTAN. Il y avait des choses dont on ne parlait jamais. J’ai donc eu une enfance où le monde me paraissait sortir d’une gravure ancienne.

L’assistance à la messe du dimanche ne souffrait aucune contestation. Certes, les hommes – esprits forts par définition – surtout ceux qui avaient fréquenté la mine ou l’usine, sortaient de l’église avant l’offertoire, pour aller trinquer au café d’en face, et ne revenaient qu’à la fin de l’office. Quoi qu’il en soit, personne du village (ou presque) n’osait manquer le rendez-vous hebdomadaire avec Notre-Seigneur, sous peine d’être épinglé comme «Swi qui va pas à messe». Le public ne portait pas de chaussures, tout le monde étant en sabot. Les hommes, avec casquette et habit en coutil bleu, se tenaient du côté droit ; les femmes, entièrement vêtues de noir, portant coiffes et voilettes, du côté gauche. Quant à la famille marquisale, elle entrait dans l’église par la sacristie et s’installait sur des chaises en acajou, recouvertes de velours rouge, qui étaient disposées dans le chœur. Comme la messe se disait encore le dos à l’assemblée, nous ne jetions que des regards furtifs sur celle-ci, avec le sentiment d’avoir commis un impair. Il faut l’avouer : l’organiste, qui se battait avec son harmonium, jouait terriblement faux, tandis que, du haut du jubé, tombaient des chants liturgiques plus proches du cri de l’ours que de la musique des anges. Avec mes frère, sœur et parfois des cousins, nous étions pris de fous rires , heureusement invisibles, quand ces grincements ressemblaient trop à des compositions d’avant-garde du 21e siècle… En ce qui me concerne, ces légers écarts suscitaient des remords comme si j’avais commis un péché mortel. J’avais d’ailleurs une conception très byzantine et plutôt hiératique de la liturgie. Son caractère sacré exigeait une «gravitas» de tous les instants. Aussi étais-je horriblement choqué quand les enfants de chœur, en surplis blancs et rouges, profitaient de l’inattention du curé, trop occupé pas ses hosties, pour se disputer, se chiper des livrets, se lancer des objets volants non identifiés ou se flanquer des coups de poing. Très digne derrière ses cannes, mon grand-père fronçait les sourcils, ma grand-mère s’échappait mentalement de son manteau de fourrure pour lever les yeux au ciel et ma mère prenait des airs fâchés. Pour tout dire, la messe était un moment où l’on s’ennuyait beaucoup, mais durant lequel la nécessité de «se tenir bien» servait à l’époque de cadre religieux. Une fois les opérations terminées, nous ressortions comme nous étions venus : sans voir quiconque ni parler à personne. Ce christianisme-là est heureusement bien mort.

Revenus au château (on nous apprenait à ne jamais dire autre chose que «à la maison»), nous nous jetions dans les plaisirs de l’été ou – durant la période froide – dans des glissades sans fin sur l’étang gelé. Disons clairement que ces plaisirs étaient simples. Au Pont d’Oye, chez mon autre grand-père, nous avions au moins les ressources d’immenses promenade dans la forêt d’Anlier ou – luxe suprême – celles d’un énorme tas de sable étalé sous le tilleul de la terrasse. A Corroy, nous ne disposions que d’une balançoire, d’un trapèze, d’un tennis et de maintes cages à lapins, grande passion de ma cousine Chantal Lunden. Pour le reste, le parc du château faisait , bon gré mal gré, figure de forêt de Brocéliande. Avec mon frère et ma sœur, on se construisait des cabanes en branchages, à vrai dire très virtuelles. Mon père, qui n’était pas souvent avec nous, m’avait quand même bricolé dans les fossés une petite cabane sur pilotis. Elle était joliment tournée, posée sur quatre pieds au milieu de l’eau, tout en rondins surmontés d’un minuscule toit de tôle et ornée d’une fenêtre à croisillons. On y accédait par un vrai pont de bois, de la taille d’un essuie de vaisselle. Parfois, j’allais chiper dans nos grands salons l’un ou l’autre tabouret doré pour enrichir ma demeure et m’y asseoir en regardant les araignées d’eau. Ces moments de contemplation béate, où je me sentais seigneur d’un univers conçu pour mon seul bonheur, pouvaient durer jusqu’à dix minutes, c’est-à-dire des semaines quand on a huit ans. Un jour, revenu pour passer à Corroy les vacances de Pâques, j’appris que, durant des manœuvres d’hiver, la redoutable armée belge avait pulvérisé mon palais privé. C’est ainsi qu’un des symboles de ma souveraineté disparut par la faute (très indirecte) de Joseph Staline.

La fête de Pâques donnait l’occasion à ma grand-mère de cacher des œufs en chocolat sous les pousses de radis et dans les jonquilles du potager. Je crois qu’elle s’amusait autant que nous-mêmes à procéder de la sorte. A Noël, on nous mettait au lit vers neuf heures afin que nous dormions un peu avant la messe de minuit. Deux heures et demie plus tard, le réveil s’inscrivait dans la longue liste des tortures seigneuriales. Mais quel bonheur, une fois les yeux un peu moins bouffis, que de pouvoir marcher dans la nuit, sur un sol craquant de givre ou de neige, pour gagner l’église et ses cantiques désaccordés. Au retour, on nous faisait boire un traditionnel bouillon Oxo, avec une biscotte bien trempée, histoire de réchauffer nos petits corps battus par le blizzard et menacés par les loups… J’en ai gardé l’habitude pour moi tout seul. Le goût de ce concentré de viande dont nous nous laissions pénétrer dans un second endormissement est ma seconde madeleine de Proust. De retour à la chambre jaune, le feu crépitait dans le poêle, l’atmosphère était douce et l’on pouvait s’endormir comme si nous étions les riches passagers d’un Orient Express dont j’entendais, une fois encore, la rumeur au-delà des forêts gelées.

Le jour de Noël, le château s’agitait de pièce en pièce et de chambre en chambre. S’éveiller était une griserie pleine de surprises. A la fin de la matinée, les enfants recevaient l’ordre de rester avec leur bonne. Puis, juste avant le déjeuner, les portes de l’antichambre s’ouvraient devant nous. Un immense sapin, recouvert de boules en verre irisé et scintillant de «fusées» se trouvait de l’autre côté de la pièce. J’ai l’impression qu’il apparaît derrière mon ordinateur, puisque j’ai installé mon bureau dans l’antichambre en question. Quand je lève les yeux, je frémis de penser au temps qui passe et à ces soixante-deux ou soixante-trois ans qui me séparent de ces instants de bonheur. Au pied du sapin, des emballages dignes de la reine de Saba et du prince des Îles fortunées attendaient les enfants sages qui pouvaient ouvrir les paquets avec une frénésie que les grandes personnes essayaient en vain de tiédir. Par la suite, le maître d’hôtel venait annoncer que «Madame la Marquise était servie». Nous descendions dans la grande salle à manger de marbre où la bonté des adultes nous admettait et participions à un festin que l’éloignement temporel rend plus magnifique encore, même si au cours de ces années d’après-guerre, les mets étaient de bon aloi et sans beaucoup de recherche. C’est bien plus tard que je fus autorisé pour la première fois à manger une huître. Durant ma prime jeunesse, le faste oriental se limitait à une bûche de Noël, garnie de feuilles de houx, suivant quelque pintade ou pièce de gibier.

Je me souviens aussi des 80 ans de mon grand-père. C’était en 1948 et j’allais juste fêter mes cinq ans. Il était inimaginable pour moi de penser aux années d’horreur dont nous venions à peine de sortir. Toute la société d’autrefois s’était reconstituée comme si de rien n’était. Après tout, on avait récupéré des pièces d’argenterie recouvertes de paraffine que mes grands-parents avaient fait enfouir derrière le tennis avant les hostilités (il en restait même une sorte de tranchée au milieu des marguerites. Celle-ci était envahie par les orties. Un jour de colère enfantine, j’y ai précipité mon frère en costume de bain. Pauvre petit Charles-Antoine ! Les enfants sont des bourreaux). Le personnel restait fort nombreux pour célébrer l’anniversaire du «vieux marquis». Curieusement, j’ai gardé l’image de la chose la plus ordinaire, c’est-à-dire un immense gâteau, piqué de quatre-vingts bougies. Avec sa barbe blanche et son grand nez, le jubilaire me faisait un peu peur, même si nous n’étions pas trop inquiets quand il nous tirait l’oreille, car c’était un vieillard aimable. Durant ses dernières années cependant, il devint plus difficile, allant jusqu’à nous interdire de sortir de la cour, car, disait-il, «des romanichels erraient autour du parc pour enlever les petits enfants». Cela m’exaspérait, bien sûr, et irritait un peu notre mère. Grâce à Dieu, je n’en ai retiré aucun sentiment de peur ni de racisme à l’égard des «Roms». J’aurai 71 ans dans deux mois, soit quatre ans de moins que mon aïeul à ma naissance. Là aussi, je ne parviens pas à maîtriser les mystères de l’évolution, tant mon grand-père me paraissait vieux et tant je me sens encore l’enfant d’autrefois.

Cet enfant avait parfois des côtés insupportables. Tout d’abord – et ceci étonnera ceux qui me connaissent aujourd’hui – j’étais une véritable anguille, paresseux, vasouillard et vautré dans les canapés. Au point que ma tante Lucie-Anne Nothomb me surnommait «le duc de Macaroni Cuit». C’est vers l’âge de treize ans que, tel Saint Paul sur le chemin de Damas, j’eus la révélation que pour devenir un «seigneur», je devais me montrer raide et droit comme une béquille. Ensuite, le même enfant avait un besoin irrépressible de se montrer supérieur aux autres. Freud pourrait s’amuser avec mon cas. J’avais, par exemple, la hantise des «gamins du village», ces gentils petits «Manneken» qui osaient entrer dans le parc pour chiper quelques noix ou quelques châtaignes. Cette intrusion me choquait autant que si j’eusse aperçu près de l’étang les armées de Vladimir Poutine en train d’annexer la Crimée. Aussi, je descendais de quelque futaie, avec le ton du dieu de la guerre, et sommais les impertinents de quitter ces lieux où ils n’avaient que faire. J’ai retrouvé un peu de cette mythologie obsidionale chez Youki, le chien de mes locataires. Ensuite, je n’aimais rien tant que d’accompagner ma grand-mère à l’arbre de Noël qui révélait ses splendeurs aux orphelins du couvent. Là, je remplissais pleinement mon rôle de prince héritier en assistant à des danseries ou à des scénettes que tout être au monde eût trouvées ennuyeuses s’il n’avait pas eu comme moi cet étrange amour de l’ostentation. Ma grand-mère se levait ensuite et distribuait des cadeaux, avec sa gentillesse innée, mais aussi la distance que lui imposait sa propre idée d’elle-même et qui se comptait apparemment en années-lumière. J’étais donc victime d’une forme d’atavisme. De cette enfance politiquement incorrecte, j’ai gardé le souci d’apparaître aux autres dans l’accomplissement de l’image qu’ils pourraient avoir de moi. Et je n’hésite pas à dire ici que l’inégalité est parfois aussi stimulante que le déséquilibre du marcheur qui ne peut avancer qu’en se projetant vers le vide. L’inégalité n’est cependant acceptable que si elle est pleinement compensée par un surcroît d’obligations morales et sociales. Et surtout, elle ne peut être héréditaire. Sans un accès à un enseignement de qualité, les plus défavorisés de notre société ont droit à la révolte. C’est dans l’éducation et dans l’enseignement de troisième classe que se trouvent les causes profondes de l’injustice ou de la rigidité d’une société. Il est inadmissible que certains puissent envoyer leurs enfants dans les meilleures écoles privées sans que cette possibilité ne soit ouverte à tous. Ce qu’on a réussi en matière de médecine doit pouvoir être réalisé au niveau de l’éducation. Ma mère me répétait les paroles un peu ridicules d’une de ses vieilles tantes Rosée qui ponctuait chaque nouvelle navrante par un Tout cela ne serait pas arrivé sans l’enseignement obligatoire. Et ma tante Minette d’Oultremont, dans le même registre, précisait que son village de Morval avait encore un «bon esprit», parce que les fermiers saluaient respectueusement Madame la Comtesse. Sans parler de l’oncle John Cornet d’Elzius dont les paroles de la même eau pourraient former un florilège digne de «Bouvard et Pécuchet». Le petit monde du «Quartier Léopold» a disparu, mais, parfois, j’ai l’impression de l’avoir inventé, tant ces réflexions consternantes ou drolatiques ont pu susciter dans mon esprit traditionnel une sorte de fièvre révolutionnaire.

A la fin de Juillet, nous partions pour le Pont d’Oye, chez mon autre grand-père et sa seconde épouse que nous appelions «Bonne-Mamy» en un touchant néologisme, et ce pour ne pas nous perdre dans les généalogies. Je ne vais pas évoquer ici les émotions tout aussi complexes que provoquait en moi cet endroit magnifique. Dominant un vaste étang formé par la Rulles, ce château rose et jaune du XVIIIe siècle (avec deux tours néoclassiques construites vers 1820 par le baron d’Hoffschmidt) se dressait à l’orée de la forêt d’Anlier. Si l’on sortait par la petite porte arrière du bâtiment, on pouvait marcher droit devant soi pendant quarante kilomètres en rencontrant des cerfs, des biches ou des sangliers furtifs. Au-delà du premier étang, le lac de deux kilomètres de long, totalement cerné par les arbres et par leurs étendues sauvages, n’existait que pour nous après la guerre. On pouvait s’y baigner loin du regard des hommes avec pour seule musique le sifflement du vent dans les branches. La forêt elle-même était nourricière, puisque la nombreuse tribu du baron Nothomb en revenait chargée de framboises, de myrtilles, de champignons divers et d’écrevisses. De plus, le nombre des cousins, les réceptions constantes de mon grand-père et la venue d’artistes ou d’hommes célèbres créaient un climat bien différent de celui de Corroy. Les lieux étaient encore hantés par une personne dont Pierre Nothomb avait fait un personnage de roman : Louise de Lambertye, marquise du Pont d’Oye. Ainsi l’honneur était sauf. Après avoir quitté Corroy, je retrouvais une marquise bien différente, un peu évaporée, mais si touchante par sa fin tragique dans les dépendances du château. Inutile de préciser que le petit aristocrate, qui sommeillait (si peu) en moi, voyait dans cette constante la certitude d’une fin tragique, magnifiée par un grand écrivain de l’avenir… Quand ce n’était pas la guillotine, dont l’ombre me paraissait menaçante, il restait la possibilité de pousser mon dernier soupir dans une grange au cœur de l’hiver, alors que le peuple révolutionnaire me poursuivait avec des torches qui jetaient de fauves lueurs autour d’elles. En aucun cas, je n’aurais accepté une bête apoplexie au milieu des fioles et des bouillotes. A présent que le temps s’écoule, mes rêves d’agonie théâtrale ont cédé la place à des perspectives nettement plus confortables.

La mythologie du Pont d’Oye relève d’un autre récit, car elle a empli mon enfance d’une lumière différente. Je l’écrirai un de ces jours. Il s’agit cependant de la jeunesse d’Olivier, là où Corroy inspira celle d’un marquis quelque peu anachronique.

Olivier de Trazegnies

1 Les Case étaient une vieille et riche famille anglaise qui remontait au début du XVIe siècle. Au XVIIIe siècle, ils s’étaient transformés en businessmen à Liverpool. L’importance du port leur doit beaucoup. Aussi jouissaient-ils de revenus colossaux (25.000 livres sterling à ce qu’on m’a dit) et avaient-ils fait de leur château de Redhazels un petit Blenheim. A la fin du siècle, ils firent banqueroute, ce qui ne les empêcha pas de s’allier aux familles les plus distinguées. Ainsi Arabella Case, comtesse de Charleville, tante de l’oncle Edwin, vivait-elle dans le cadre extravagant de Charleville Castle en Irlande, un des plus spectaculaires décors néogothiques de l’île. Sa belle-mère, Lady Charleville, tenait à Londres un salon littéraire réputé. Le père d’Edwin était ambassadeur de Grande-Bretagne auprès de la Sublime Porte. Il y épousa Alexandrine Mavromati, issue d’une vieille famille grecque de l’Empire. En sa qualité de cadet, l’oncle Edwin devait trouver un moyen de gagner sa vie. Il se lia au roi d’Espagne, Alphonse XII, et lui, fournit, entre autres, de la très belle argenterie anglaise dont il avait acheté quelques tonnes pour son propre usage. Alphonse XII lui fit épouser Clotilde de Romrée y Paulin, cousine germaine d’Edouard de Trazegnies. Elle était fort riche héritière à la suite du décès de son premier mari. Par la suite, Edwin devint légataire universel de son épouse et se remaria à la tante Caroline dont le rêve depuis toujours était d’épouser un beau Britannique. A Corroy et jusqu’en 1914, les Case disposaient du «Vieux quartier» au-dessus de l’entrée du château. Mais ils vivaient surtout à Paris au 199, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

2 Des articles récents sur la mécanique quantique m’ont confirmé ce qui était déjà mon intuition à l’âge de treize ans. Il semblerait que l’univers (ou les univers) soit «flou», c’est-à-dire qu’il se scinde ad infinitum en des séquences variées à chaque mouvement du temps. Nous sommes enfermés dans une séquence, mais les autres sont toutes aussi vraies que celle-ci. Je suis donc peut-être, comme le chat de Schrödinger, à la fois mort et vivant.